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Une chronique de Catherine Bourgault

Le site internet DIALOGUS est un jeu de correspondance où le moderne et l’ancien se mêlent avec une délicieuse harmonie. Les internautes ont le choix parmi de nombreuses personnalités connues ou moins connues du passé.

Parmi les invités de marque qui se prêtent au jeu des questions-réponses, se trouvent des personnages fictifs, que ce soit de cinéma, de littérature ou de bande dessinée. Les visiteurs peuvent se contenter de lire les échanges publiés ou de participer plus activement en questionnant eux-mêmes leurs favoris. Cette belle aventure, rendue possible grâce à l’imagination et la persévérance de Sinclair Dumontais et de René Podular Pibroch, dure maintenant depuis 5 ans et propose plus de onze milles lettres publiées.

Premièrement, il faut savoir que Dialogus se targue d’avoir découvert le secret du voyage dans le temps car, en effet, les célèbres personnalités ne sont pas encore mortes; toutes nous écrivent de leur vivant. Ainsi, Marie-Antoinette répond à ses correspondants en attendant son procès, Meursault croupit en prison et l’impératrice Sissi a maintenant une soixantaine d’années. Alors pour ceux qui désiraient résoudre l’énigme Presley, il faudra repasser!

L’un des deux fondateurs de Dialogus, René Podular Pibroch, responsable du comité éditorial, a accepté de répondre à mes questions.

Q- Cher M. Pibroch, tout d’abord, merci de vous prêter au jeu et de répondre à mes questions. Étant un des fondateurs de Dialogus, pouvez-vous me dire quelles ont été vos impressions lorsque vous avez décidé de vous lancer dans le jeu? Pensiez-vous que Dialogus vivrait si longtemps et prendrait une ampleur telle qu’on la connaît aujourd’hui?

R- J’étais sereinement ouvert à toutes les possibilités de réussite ou d’échec. Voyez-vous, chère Catherine, c’était le siècle dernier, 1998, 1999 par là. L’internet et toutes ses fanfreluches afférentes étaient encore une marmite de sorcier un peu mystérieuse à cette époque. On avait donc l’esprit ouvert, le coeur léger et l’âme sautillante. L’idée d’un contact -intime, réel- avec toutes ces personnes du monde historique et fictif m’exaltait. Je ne voyais rien d’autre. Disons que le succès actuel de l’entreprise a dépassé mes ambitions sans dépasser mon imagination. Cela vous donne à conclure sur laquelle des deux est plus enflée que l’autre!

Q- Parlons-en de l’imagination! Croyez-vous qu’elle soit nécessaire à l’internaute qui vient se balader chez Dialogus? Pensez-vous que le visiteur moyen soit à l’avance conquis et prêt à se livrer au jeu ou au contraire s’agit-il d’un sceptique à convaincre? Cette exaltation dont vous avez fait mention est-elle inhérente à chaque échange?

R- Nous voici bel et bien au coeur de notre affaire. Il y a sur cette délicate et passionnante question que vous soulevez un artefact d’observation. Je ne peux commenter que sur l’internaute que Dialogus a déjà conquis. L’autre, celui que ça indiffère, est resté dans les cyber-lymbes, hors de ma portée, de la vôtre et de celle de tous les autres dialogusiens et dialogusiennes. Votre question reste pourtant entière, malgré cet inévitable artefact. En effet on observe que ceux qui plongent, en choisissant la personnalité qu’ils aiment et en entrant en interaction avec elle, la confrontent très souvent à son stéréotype. On parle à Louis XIV de ses perruques, à Landru de son fourneau, à Beethoven de pièces musicales dont il ignore le titre, à Cassandre de la virilité d’Apollon. Ces personnalités se fichent de tout cela, parce que c’est le stéréotype dont l’histoire les a chargées et que, situées comme elles le sont en leur temps et en leur vie, elles ignorent bien souvent tout de ce stéréotype à venir. Nos personnalités du passé ne veulent que communiquer avec le futur et exprimer qui elles sont réellement. L’internaute qui dialogue est déjà convaincu que c’est intéressant, certes, mais il reste quand même «un sceptique à convaincre», comme vous dites, sur une question bien plus cruciale, celle voulant que les grandes personnalités de l’histoire ne correspondent pas au stéréotype qu’ils en cultivent dans leur coeur et dans leur mémoire. Le choc est parfois vif, mais oui, l’exaltation est toujours au rendez-vous.

Q- En bout de ligne, c’est ça la véritable motivation: explorer des vérités que le temps a inévitablement transformées, voire déformées. C’est ça le grand désir qui se cache derrière l’invention de la machine à voyager dans le temps. Revenir en arrière, balancer livres d’histoire et autres biographies austères et s’abreuver directement à la source. Dialogus a une fonction essentiellement ludique, mais pensez-vous que des étudiants gagneraient à le consulter pour leurs travaux?

R- Bien sûr. D’ailleurs le ludique et le pédagogique ne sont pas du tout incompatibles, comme l’enseignement moderne l’a amplement prouvé. Mais pour accéder à une saine consultation pédagogique de Dialogus, il faudrait procéder à une petite réforme des mentalités chez les Internautes. Hé oui, déjà des mentalités à reformer en un medium si moderne! En effet, beaucoup de gens tombent sur le Bonaparte ou le Mozart de Dialogus parce qu’ils ont googlisé ce personnage sur lequel ils doivent, habituellement vite, terminer un devoir de semestre. On questionne alors Dialogus comme on questionne une grande banque de données contemporaine et Mozart, de l’autre côté, en échappe sa flûte enchantée et elle se brise… Les gens qui viennent s’amuser avec Merlin l’Enchanteur et Le Petit Prince devraient prêter leur état d’esprit à ceux qui ont des devoirs de semestre à finir. C’est là que la vraie pédagogie interactive potentielle de Dialogus se mettrait en place. On y est d’ailleurs arrivé, en de beaux moments quand des enseignants, déjà dialogusiens eux mêmes, nous ont envoyé leurs élèves dans une démarche déjà joyeusement interactive.

Q- À plusieurs reprises, certains correspondants ont qualifié l’entreprise d’outrageante ignominie, considérant comme un crime capital que des personnalités décédées correspondent avec les âmes du futur. Ces esprits offusqués ont-ils raison de s’indigner selon vous?

R- Certainement pas. Voyez-vous, il y a parfois une petite maldonne concernant Dialogus qu’on pourrait nommer le «Malentendu paradisiaque». Un certain nombre de correspondants, bien intentionnés à notre égard mais mal renseignés, croient que les personnalités de Dialogus écrivent post-mortem, depuis quelques paradis éthérés, en se penchant benoîtement sur notre monde. Cela a pu choquer certaines sensibilités morales. Or, il n’y a rien de plus inexact que ce Malentendu Paradisiaque. Comme vous l’avez mentionné précédemment, Catherine, il s’agit ici bel et bien de la machine à remonter le temps, sans plus. Chaque personnalité nous écrit depuis un point précis de son histoire et est aussi ignorante de son futur que vous et moi. Aussi, pour retracer ce point du temps et s’ajuster en conséquence dans l’échange, le correspondant doit d’abord lire attentivement la Lettre d’Acceptation de la personnalité avant de s’adresser à lui ou à elle. Ce sera alors pour constater que les personnalités de Dialogus nous écrivent généralement depuis le pinacle de leur culminement historique, depuis le moment d’où elles se communiquent déjà maximalement à l’Histoire. Nous ne faisons donc que capter et enrichir un flux d’informations et d’émotions qui se donne déjà. Je vous assure que ce n’est pas de la métempsychose ou du spiritisme. Il n’y a absolument rien de macabre ou de mystique dans notre entreprise. Conséquemment, il n’y a absolument aucun état d’âme moral à en tirer, autre que la grande joie sans mélange de pouvoir enfin aborder LA question qui nous taraude avec LA personne qui nous fascine depuis si longtemps.

Q- Dans cette perspective, que conseilleriez-vous à la personne qui visite Dialogus pour la première fois?

R- D’abord flâner, visiter, baguenauder, lire des échanges. Puis doucement laisser monter en vous, échantillons en main, le choix de la personnalité que vous voulez rencontrer sur Dialogus. Il faut ensuite soigneusement lire sa Lettre d’Acceptation pour bien capter sa période, mais aussi ses émotions, ses disponibilités, son humeur. Ensuite, il est impératif, avant de vous lancer, de lire la plus grande partie de la correspondance déjà attestée. Cela m’amène, Catherine, à vous dire un mot du principal défaut de Dialogus. Il est inattendu, imparable et lancinant. Il vient involontairement des correspondants. On pourrait l’appeler le «Phénomène de la Question Récurrente». Croyez-le ou non, nos personnalités se font poser sans arrêt la même question. Cette «même question» varie évidemment avec les personnalités, comme de tout naturellement: Marx se fait demander de commenter la chute du communisme, Achille se fait demander ce qu’il pense de Brad Pitt, Jésus se fait demander pourquoi un monde si cruel, Barbie se fait demander pourquoi elle a les cheveux blonds. Il faut donc lire la correspondance, car la hantise que vous avez à l’esprit est une hantise historique et LA question destinée à LA personne, eh bien tout le monde l’a posée et il y a déjà de fort intéressantes variations de LA réponse dans la correspondance attestée. Cela a évidemment à voir avec la dynamique du stéréotype soulevé tout à l’heure. Donc: lisez la correspondance, toute la correspondance si possible. Là, ayant lu au moins le gros de la correspondance, vous êtes prêt à demander toutes les clarifications que vous souhaitez sur LA question ou… à en introduire une autre, plus originale, plus nouvelle, plus conforme aux caractéristiques concrètes de votre illustre correspondant(e).

Q- Merci infiniment M. Pibroch de votre gentillesse et… Longue vie à Dialogus!

R- Ce fut un plaisir. Je ne sais pas si je dois vous exprimer le souhait paradoxal: «On se reverra sur Dialogus». En effet, si je brûle de vous le dire, c’est par déférence pour la grande dame que vous êtes vouée à devenir face à l’Histoire. Mais si j’hésite à vous le dire, c’est parce que c’est à vous, chère Catherine, que je souhaite une longue vie!

DIALOGUS : SITE INTERNET

Catherine Bourgault – Janvier 2005