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TEXTE DE VICTOR-LÉVY BEAULIEU

(…)Mon père s’est assis à la table, devant la carafe de liqueur de framboise. Il s’en verse un petit verre qu’il boit d’une traite, attend que nous soyons assis nous-mêmes avant de dire :

— Je ne sais pas vraiment ce qui s’est passé cette nuit, sauf que je devine que ç’a dû être sordide. C’est toujours comme ça maintenant quand je me couche sans prendre mes médicaments. Je n’y ai pas pensé, sans doute parce que j’étais excité de te savoir enfin là. Mais tout va bien ce matin. N’est-ce pas là l’essentiel ?

Quand je dis à mon père qu’au milieu de la nuit, Samm et moi on l’a trouvé assis par terre dans sa chambre, tout nu et en train de pleurer, il hoche la tête et la lumière qu’il y avait dans ses petits yeux verts s’éteint brusquement. Par petits cercles, il passe sa main osseuse sur sa poitrine et dit :

— Je vais vous raconter. Je pensais que ça ne serait pas nécessaire mais je me suis trompé.

Il boit un autre petit verre de liqueur de framboise, s’essuie les lèvres et commence :

— Je ne peux pas dire quand c’est arrivé. J’ai toujours pris soin de moi-même, j’ai toujours aimé être propre, bien habillé et bien nourri. Même quand j’étais pauvre comme Job, je tenais à ce que ce soit comme ça. Mais je me suis levé un matin et sans m’en rendre compte, les choses ont changé. Je me suis retrouvé dans la salle de bains, mon rasoir à la main, et je n’avais plus le goût de me couper la barbe. J’ai rempli la baignoire d’eau, j’aurais bien voulu entrer dedans mais mon corps s’y refusait : il ne voyait plus l’eau de la même façon, elle était devenue comme une épaisse couche de glace et c’était impossible de passer au travers. Le plus curieux, c’est que ça me semblait normal. Quel besoin au fond avais-je de me raser et de me laver ?

La voix chargée de terre noire n’est plus qu’un tout petit filet de vie, aussi sec que le long corps osseux de mon père. On dirait qu’il n’y a plus d’espace, qu’il n’y a plus de temps et qu’il n’y a plus de durée, mais qu’une flopée d’aiguilles malodorantes entrant dans la peau. Mon père ajoute :

— Une fois sorti de la salle de bains, ça s’est mis à me gargouiller dans le ventre parce que j’avais faim. Je suis allé vers la cuisinière, j’ai regardé dans le four, étonné de ne rien trouver là que j’aurais pu manger. Je ne me rendais pas compte que je m’étais trompé, que j’avais pris la cuisinière pour le réfrigérateur. J’ai refermé le four et je suis sorti, me disant que je devais aller chercher de la nourriture à l’épicerie. Je ne m’y suis pas rendu. Il y avait trop de rues qui se ressemblaient, j’étais incapable de m’y retrouver. Quand la rivière des Milles-Isles m’est apparue, je l’ai prise pour une baignoire, et je me serais jeté dedans si on ne m’en avais pas empêché.

Mon père s’arrête encore. Peut-être veut-il savoir ce que Samm et moi nous pensons de ce qu’il raconte, mais nous n’osons même pas lever les yeux vers lui. Aussi la voix chargée de terre noire reprend-elle possession de tout l’appartement du vieux Terrebonne. Mon père dit :

— J’ai essayé d’oublier ce matin-là. Pendant deux ou trois semaines, il ne m’est rien arrivé. Je faisais bien attention pour occuper ma journée en répétant les mêmes gestes, toujours aux mêmes moments, comme si j’étais devenu l’officiant d’un rite nécessaire à ma survie. Je ne sentais pas le besoin de m’interroger là-dessus et je ne le faisais pas. Quand on vit seul, on finit par manquer de références vis-à-vis de soi-même. Je ne pouvais donc pas savoir que quelque chose avait changé, à moins que quelqu’un ne m’en prévienne. Je jouais aux cartes avec la voisine, je lui ai demandé si elle voulait que je lui fasse du café, je me suis levé mais rendu au comptoir, je ne me souvenais plus pourquoi j’étais là. Je savais que c’était relié à quelque chose qui devait se boire ou se manger, sauf que c’était impossible pour moi de me représenter les mots qui y étaient attachés. Ça se mangeait les uns les autres dès que ça montait en moi. Au lieu d’un café, j’ai donc apporté une tasse de savon à vaisselle à ma voisine. Elle m’a suggéré d’aller voir le médecin, ce que j’ai fait.

Il essuie avec un mouchoir le filet de salive qui de la bouche lui coule sur le menton. Ses gestes sont lents, à peine esquissés, comme si le filet de bave ne pouvait pas être attaqué directement mais par petites touches et de loin. Je voudrais faire venir des mots tout simples pour que la maladie dont parle mon père ne soit plus réelle mais une possibilité si aléatoire que personne ne pourrait souffrir à cause d’elle. J’ouvre la bouche, désespéré parce que les mots refusent de sortir, comme retenus dans ma gorge.

— Ne te force pas, dit mon père. Ce n’est pas la peine. Tôt ou tard, il faut bien finir dans le désastre. J’aurais pu avoir une embolie ou un cancer comme ta mère. Je m’en serais contenté comme je vais me contenter de monsieur Alzheimer. J’en ai peut-être pour trois mois avant que ma mémoire ne disparaisse tout à fait dans le monde des photos jaunissantes. J’en ai peut-être pour six mois avant de devenir un débris qu’on va mettre dans une caisse sous six pieds de terre. Quand ça va arriver, je ne saurai plus rien de moi.

— Comment peux-tu en être aussi certain ?

— J’ai demandé au médecin de ne rien me cacher de ma maladie. J’ai même exigé qu’il m’emmène à Berthier, dans cet hôpital où vont mourir ceux qui sont atteints du même mal que moi. Ils étaient presque tous assis dans des fauteuils roulants, alignés en rangs d’oignons dans une espèce de grand dortoir. Ils ne savaient plus où ils se trouvaient ni même ce qu’ils faisaient là. Un homme avait les mains bandées parce qu’on ne voulait plus qu’il se les morde jusqu’au sang. Une femme passait ses journées à déshabiller et à rhabiller une poupée, convaincue qu’il s’agissait de sa fille. Je risque d’être pareil à ce monde-là quand la lumière va s’éteindre pour moi. Mais on ne choisit pas la fin de sa vie. Tout ce que je veux, c’est de m’en aller avant que toutes les images ne pâlissent en moi. Je t’en demande trop sans doute : c’est difficile d’entrer dans la mort des autres.

— T’as qu’à me dire ce que tu attends vraiment de moi.

Mon père sort de ses poches une armada de petites bouteilles qu’il aligne devant lui sur la table, disant :

— Il ne faut pas que j’oublie de prendre ces médicaments-là. Tout le temps que va durer le voyage, je veux que tu y penses pour moi. Puis, quand je ne saurai plus vraiment où j’en suis, tu me jetteras dans la rivière Trois-Pistoles du haut du vieux pont de fer de Tobune. Je rejoindrai ainsi l’esprit premier de ma famille, cette grosse Baleine-Mère dont nous provenons tous.

Il remet l’armada de petites bouteilles dans ses poches, se lève et dit encore :

— Pour partir, ça serait maintenant le moment. Mais je comprendrais si tu refusais de m’accompagner.

— Je ne t’abandonnerai jamais. Tu le sais bien.

Je vais vers mon père, le prends dans mes bras, le serre fort contre moi. J’ai le goût de chialer, j’ai le goût de crier, j’ai le goût de tout défaire comme si la violence seule pouvait effacer la terreur qui est venue en moi depuis que mon père nous a fait l’aveu de sa maladie. Tandis que je ne cesse pas de serrer fort mon père contre moi, Samm effleure mon corps du sien. Je me sens aspiré par le monde fou des photos jaunissantes placardées sur tous les murs. Il n’y a plus que de grandes bouches voraces qui cherchent, pareilles à des sangsues, à se coller à ma peau. Mon père dit :

— Le pire, ça sera de se rendre jusqu’à la porte. Après, ça deviendra moins malaisé.

Il se dégage de moi et se dirige vers la garde-robe. Ses os craquent, comme si la chair, les muscles, les veines et le sang les avaient désertés, amenant cette sécheresse noueuse du corps, rigide même dans ce qui ne fait pourtant que se ployer en lui. Je vais vers mon père et m’accroupis devant lui pour nouer entre elles les ganses de ses chaussures. Puis, me redressant, je l’aide à enfiler son manteau et à mettre son chapeau. Mon père se laisse faire, il ressemble à un vieux totem de bois dont les yeux ne regardent plus rien, tournés qu’ils sont vers l’intérieur du corps, là où la maladie s’enfonce comme une vrille. Mais je ne veux pas y penser. Je regarde Samm et mon père, je dis :

— Sortez maintenant tous les deux. Moi, je vois à ce que tout soit bien fermé ici et je vous rejoins ensuite.

— Ne sois pas long, dit mon père. Il neige dehors et ça sera la tempête tantôt.

Samm lui donnant le bras, mon père sort pour la dernière fois de ce petit appartement du vieux Terrebonne, il sort du monde des vieilles photos jaunissantes, il sort de ce qui restait encore de sa vie. Avant d’en faire autant, je lève le bras vers la minuscule photo qu’il y a sur la porte de la garde-robe. C’est moi qu’elle représente : j’ai sept ans peut-être, je danse une gigue devant mon grand-père, mes oncles et mon père. J’arrache la photo du mur et la glisse dans la poche de mon chandail. Puis je sors à mon tour pour rejoindre Samm et mon père. Je ne m’étonne même pas de la neige qui tombe, ce qui est absurde dans le plein de l’été où nous sommes. Tout ce qui m’importe, c’est que nous partions enfin.

(…)Malgré la neige qui ne cesse pas de tomber depuis notre départ du vieux Terrebonne, c’est sans encombre que nous arrivons sur les hauteurs de Tobune, à la frontière même des Trois-Pistoles.

Laissant tourner le moteur de la vieille Cadillac blanche aux grands ailerons lumineux, je vais m’asseoir sur la banquette arrière à côté de Samm. Nous regardons mon père qui s’est endormi dès que nous nous sommes retrouvés sur la Transcanadienne, dans cette tempête qui a patiné la réalité du paysage. La tête de mon père balle dans un rythme très lent, pareil à cette petite musique de Mozart sourdant, presque imperceptible, de la radio.

Malgré nous, Samm et moi nous sommes comme fascinés par la tête toute blanche de mon père et par cette nuque osseuse dont les nerfs proéminents se soulèvent à tout moment. La tête et la nuque de mon père sont une sculpture pleine de crevasses et de renflements, comme si tout ce qui restait de vie dans son corps y avait reflué pour former dans l’épiderme cet entrelacs, non de veines, de chair et de sang, mais autant de maisons habitées depuis l’enfance, et autant de visages et de souvenirs qui semblent malgré la maladie vivre toujours d’une vie nombreuse et souveraine.

Par trois fois, la tête de mon père dodeline. Nous entendons les os qui craquent, puis il y a ce prodigieux gémissement de bête blessée à mort. Je dis à Samm :

— C’est sans doute l’effet des médicaments que mon père a pris. Nous allons attendre qu’il se réveille. Mon père n’aimerait pas que je franchisse la frontière des Trois-Pistoles tandis qu’il dort. Quand nous étions enfants, il ne nous y a jamais autorisés, ni de ce bord-ci de la côte de Tobune ni de l’autre versant.

— Pourquoi ? demande Samm.

— Mon père conduisait alors une vieille Dodge dont il avait trafiqué le moteur avec les pièces d’une camionnette toute déglinguée que son employeur failli lui avait refilée en guise de paiement. Je me souviens encore du pare-soleil, des marche-pieds et de la couleur vert bouteille de la vieille Dodge. Les dimanches, toute la famille y montait pour entreprendre, dans une promiscuité très tassée, ce que mon père appelait le tour du monde. Ça aboutissait toujours ici, sur les hauteurs de Tobune. Du coffre arrière de la voiture, ma mère sortait les paniers de victuailles et la grande nappe à carreaux blancs sur fond rouge. On mangeait et on buvait tandis que mon père, en s’accompagnant à la musique à bouche, nous racontait les contes des Trois-Pistoles. Pour le faire, il attendait toujours que la ténèbre tombe, question de mieux nous impressionner. Alors apparaissait le prêtre fondateur des Trois-Pistoles qui, voulant se rafraîchir en traversant la rivière, y perdit son gobelet d’argent. Dans la monnaie du temps, ce gobelet valait trois pistoles. Mon père prétendait que ce fameux gobelet d’argent ne pouvait être qu’enterré dans la vase, quelque part le long de la rivière. Il roulait son pantalon sur ses genoux, puis après avoir enlevé ses souliers et ses chaussettes, il disait…

— Enfants, carguons nos alarmes ! Et lançons-nous à l’assaut du gobelet d’argent ! Celui d’entre nous qui va le trouver profitera de la vie éternelle !

C’est mon père qui, en se redressant brusquement sur la banquette avant, a crié les mots d’autrefois, sa voix pareille à celle qu’il prétendait que le Bonhomme Sept-Heures avait quand, la nuit, il entrait dans les chambres pour morigéner les enfants se refusant à dormir. Je dis :

— Je ne voulais pas te réveiller.

— Il y a déjà longtemps que je ne dors plus vraiment. Lorsqu’on est presque déjà passé dans l’au-delà de sa vie, le sommeil devient une illusion, comme le reste.

— C’est vrai aussi pour tous ces contes que tu racontais quand nous venions jadis sur les hauteurs de Tobune ?

— Toi qui en écris, que voudrais-tu donc que soit un conte, sinon ce qu’il y a de plus magique dans l’illusion ? Comme tous les enfants, vous en aviez besoin pour franchir les portes de l’inconnu. Vous aviez besoin que votre peur, au lieu de rester à jamais lovée en vous, se déjette dans le paysage, comme la rivière Trois-Pistoles se déjette dans le Saint-Laurent.

— Mais pourquoi refusais-tu toujours qu’on franchisse seuls le vieux pont de fer de Tobune ?

Mon père a tourné la tête. Ce nez busqué et parsemé de toutes petites veines violacées faisant comme autant de ruisseaux qui convergent vers les yeux, tout petits eux aussi, et vitreux, sauf en leur centre où la lumière, dans le trop-plein de son énergie, refuse encore de sombrer. Mon père allonge le bras et montre le chemin qui, anciennement, menait aux Trois-Pistoles, juste à côté de la voie ferrée. De chaque bord de la rivière Trois-Pistoles, il se termine maintenant abruptement, le vieux pont de fer ayant été démoli. Mon père dit :

— Tout en bas de la côte, il y a cette chapelle aussi blanche que la neige qui tombe. C’est là que cabanait le prêtre qui avait fui la guerre religieuse d’Europe, tout comme l’ancêtre Moïse et sa sauvagesse de femme. Mais ils n’étaient pas les seuls car Bartholémée, de qui te vient ton héritage maternel, y habitait aussi, grand seigneur d’un royaume trop petit pour lui et la nombreuse progéniture qu’il donna à ses quatre femmes. Ses enfants se sont tous épaillés dans la nature franco-américaine, sauf Bartholémée qui, à l’âge de quatorze ans, a migré dans ce qu’on considérait alors comme l’arrière-pays, ces hauts cantons qui sont devenus Saint-Jean-de-Dieu, là où ta mère est née, tout au bout du Huitième Rang.

Ce que mon père me dit ne répond pas à la question que je lui ai posée : pourquoi fallait-il qu’il soit là quand nous voulions traverser le vieux pont de fer de Tobune ? Quand je le lui demande encore, il dit :

— Je ne faisais que rester fidèle à l’enseignement de mon père. Les sauvages, le cheval du diable et le matelot tué dans la maison hantée de la Pointe-à-la-Loupe, ils venaient tous de ce grand remous qu’il y avait juste sous le vieux pont de fer de Tobune. L’enfance seule ne pouvait donc pas le traverser impunément. Toi-même, tu as retenu la leçon puisque tu as arrêté la voiture, ici même au-dessus de la côte, pour que même si je ne dormais pas vraiment, je me réveille.

— Mais maintenant, est-ce que tu m’autorises à passer le pont ?

— Non, car ça serait nous retrouver déjà aux Trois-Pistoles, ce qui serait irrespectueux pour ta famille maternelle. Nous allons donc faire demi-tour et, par le chemin de Saint-Éloi, nous rendre d’abord à Saint-Jean-de-Dieu.

Je viens pour dire à mon père que si nous avons fui le vieux Terrebonne, c’est d’abord pour retrouver dans son pays d’enfance les grandes fêtes qu’on y faisait. La maison de ma mère n’était pas de ce bord-là des choses, les réjouissances n’ayant pas lieu dans le bout du Huitième Rang de Saint-Jean-de-Dieu, mais au village, chez ma tante Albertine. Et encore, n’y ai-je assisté qu’une seule fois, toute ma bouche ensanglantée à cause du vieux Bouc, cet arracheur de dents qui, à froid, m’en avait délesté de trois juste avant la messe de minuit. Cette tempête quand nous sommes retournés chez nous, moi assis sur les briques chaudes que ma mère avait à ses pieds dans ce vétuste berlot que tirait Blanche, une jument dont la jambe malade fumait dans le froid de la tempête. Je dis :

— Nous pourrions peut-être louer un motel et nous reposer un peu avant de nous rendre à Saint-Jean-de-Dieu.

— Je ne suis pas fatigué, rétorque mon père. Et puis, nous risquons de manquer de temps si nous nous attardons. Les médicaments que je prends cesseront bientôt d’être efficaces. Je n’aurai plus de mémoire et nous voyagerons pour rien.

L’allusion de mon père à sa maladie me sort de cette espèce d’enchantement dans lequel je me tenais depuis notre départ du vieux Terrebonne. Je revois mon père nu et chialant dans sa chambre, je revois ses petits yeux verts terrorisés, je réentends sa voix comme chargée de terre noire à cause des photos placardées sur les murs et c’est comme si toutes les odeurs de la mort voulaient entrer en même temps dans la vieille Cadillac blanche aux grands ailerons lumineux. Pour les contrer, j’ouvre la portière et vais rejoindre mon père sur la banquette avant. Il se penche, prend sous le tableau de bord le portuna par sa ganse, le met sur ses genoux, en retirant le petit fiasque de gros gin qu’il m’offre :

— Bois une gorgée, dit-il.

Je n’ose pas refuser. Je passe ensuite le petit fiasque à Samm qui y trempe à peine les lèvres avant de le remettre à mon père. Quand il porte le petit fiasque à sa bouche, je dis :

— Tu ne devrais peut-être pas, à cause des médicaments.

Mon père hausse les épaules et boit.

— Quand je serai devenu gâteux, tu t’arrangeras comme tu voudras avec mon corps. En attendant, laisse donc Saint-Jean-de-Dieu s’en venir tranquillement au devant de nous autres.

Il met sa main sur ma cuisse, c’est froid et ça fait sur mon corps une tache aussi blanche que cette neige qui tombe maintenant par paquets, ouatant la route, ouatant la nuit, ouatant les odeurs chargées de terre noire. Puis comme un gros cheval de labour s’enfonçant dans la neigeante neige, s’ébranle la vieille Cadillac blanche aux grands ailerons lumineux.


TIRÉ DE « Trois-Pistoles & les Basques – le pays de mon père » par Victor-Lévy Beaulieu (écrivain) et Gilles Gaudreau (photographe).
ISBN 2-921898-22-5 paru aux Éditions Trois-Pistoles, 1997

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