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Une collaboration spéciale de Guy Lussier, un ami de longue date.

BORI – Dans ce monde Poutt Poutt

Bon, me revoici. Vous qui lisez Jocelyne de manière régulière me trouvez encore dans votre chemin aujourd’hui. Il n’y a que trois mois que je collabore avec elle et je n’avais jamais fait ça avant. Donc, j’ai eu à apprendre vite et la plus grande critique que j’ai reçue c’est d’écrire pathologiquement long. Je vais faire un effort cette fois-ci. Mais pas complètement quand même. Rome ne s’est pas fondée en un seul jour, comprenez-le.

Tiens, on fait un «deal» ensemble. Je vous parle de Bori et en annexe, je vous livre le factuel, l’anecdotique, le commentaire tordu et personnel, l’éditorial quoi…. Ça vous va? Je commence une thérapie de rétrécissement de textes, soyez indulgents. Ça s’appellera «Le piège d’être un fan». Si vous êtes de ceux qui lisent les petits caractères en bas de page, vous verrez que j’ai le mien aussi.

Bori, Edgar Bori, que dire. Tiens, prenez donc tous les superlatifs que vous connaissez, mettez-les dans un chapeau, tirez-en une demi-douzaine au hasard et ça aura été ça, Bori.

Vous n’en avez pas l’habitude? Bon, je vous donne un exemple: «incroyablement créatif, senti, touchant, unique et renversant». On fait un autre essai ou vous croyez pouvoir vous en tirer tout seul?

Sérieusement, Bori, ça n’a pas de nom. Bien sûr, on parle d’un faiseur de chansons remarquable, mais ce n’est pas tout. Un faiseur de chansons, d’ordinaire, quand ses chansons sont aussi bonnes que celles-là, il se contente de faire un bon tour de chant, mais pas Bori.

Bori, du music-hall? Bori, du cirque? Bori, du cinéma? Bori, du théâtre? Bori, de la performance? Bori de la poésie? Bori, de l’émotion? Bori, Peter Gabriel? Bori, Luis Bunuel? Bori, Dali? Bori, Sylvain Lelièvre? Bori, Bécaud? Bori, Fellini? Bori, Daniel Lavoie? Bori, Debussy? Bori, Guy Laliberté?

Non, Bori, Bori, mais Bori tout ça aussi.

Je m’étais rarement laissé prendre autant avant. Chaque chanson a sa propre mise en scène, mais on n’a pas pour une seule seconde envie d’analyser ni de comprendre l’intention; on se laisse emporter par le propos, la magie et la curiosité, sans défense aucune. C’est tout. Du rêve en 3D, là juste devant soi et juste pour tromper la réalité par des éclairages simples, mais efficaces, en 2D aussi. Il faut voir pour comprendre.

Il est étonnant. Pieds nus toujours, mais en complet sans cravate (comme les plus grands dont je vous ai parlé déjà), il a une gestuelle étonnante, celle d’un pantin dont les cordes auraient été des élastiques. Et il a une voix, chaude et proche. Il est magnétique.

Ses musiciens sont extraordinaires, tous, mais je dois quand même mentionner Jean-François Groulx, son chef d’orchestre qui nous a franchement réjouis par moments. Les autres, Gaëlle (à surveiller de près), John Sadowy, Claude Fradette, Guy Hébert et Jean Philippe Dalpé étaient aussi étonnants et polyvalents, mais lui…

J’oubliais, il y avait aussi cet incroyable comédien-acrobate, Luc Tremblay. On l’a probablement ainsi nommé à cause du côté péjoratif que peut parfois véhiculer le vocable de «clown», mais pas pour moi. Il est un des grands dans toute la noblesse du terme.

Bori? Une expérience, un univers…

Et quand on sort du Gesù, on le réalise enfin, mais il est trop tard. On a été manipulé. Tout avait été construit, pensé, calculé et préparé. On est presque déçu de n’avoir rien vu de tout ça, mais tellement heureux de l’avoir vu pour soi et pour toujours.

Juste un dernier détail. Si le grand piano était juste et que j’ai eu la chance de l’apprécier autant, c’est grâce à Roland et à Mario. Merci!

Guy

0 Au secours, 1 Pas du tout, 2 Un peu
3 Assez, 4 Beaucoup, 5 Passionnément

Annexe: Le piège d’être un fan.

Je ne vais pas bien? Je ne suis pas d’équerre et je ne m’en cache pas.

Ils en ont tous souffert. De Ferland à qui on a bêtement et brutalement refusé le virage à «Jaune», de Miles de qui j’avoue n’avoir pas accepté l’adhésion au Hip-Hop dans cette chronique du premier janvier 2007, jusqu’aux Beatles eux-mêmes, dont les fans ont désapprouvé la rupture en 1970, comme des enfants qui refusent la séparation de leurs parents pour la simple et unique raison qu’ils leurs appartiennent.

Pourquoi vous parlé-je de ça? Simplement parce que j’ai été le témoin désolé d’une telle manifestation lors du concert de Bori.

Au retour de l’entracte, en pièce d’ouverture, il nous a offert «Mon frère». Dans la forme, j’en conviens, ça prend des airs de «J’ai deux grands beux» de Doris Lussier, mais il y a plus que la forme. J’ai moi-même esquissé un sourire surpris en entendant les premières strophes, mais ça s’est vite changé en écoute presque contemplative.

Cette chanson n’est pas récente, mais je crois ne pas être le seul à l’avoir découverte ce soir-là. Il s’agit selon moi d’un essai en art musical naïf admirablement bien réussi.

La mélodie suivait de proche les modes qui ont soutenu les litanies propres à la liturgie catholique romaine. Ça lirait lamentablement et à propos en plus.

Le texte était d’une navrante simplicité, ni plus ni moins. La prononciation était de toute évidence exagérée dans sa couleur paysanne. Mais le discours tenu était celui d’une incommensurable douleur sur fond d’abandon du patrimoine.

Cette complainte canayenne a cappella d’une grande beauté m’a ébranlé.

Mais dans la salle, on a ri à plusieurs reprises. Ça m’a terriblement agressé. Tiens, ma fille de bientôt 18 ans m’en a parlé. Elle était aussi outrée que moi.

Voyez-vous? Il est là le piège d’être un fan. On aime Bori parce qu’il est si articulé, si pouhaîtique et si tout ça. Mais dès qu’il s’éloigne du langage qu’on attend de lui, on le renie ou bien on lui pardonne en essayant de se convaincre qu’il ne peut s’agir là que d’une bonne farce dont on doit rire, bien entendu.

Vous aimez Bori parce que tout ce qu’il fait est si beau? Bien, ouvrez vos lumières et dites-vous que «Mon frère» c’est aussi du Bori et du très beau en plus.

Vous l’avez adopté parce qu’il vous plaisait tellement? Soit, mais ne vous l’appropriez jamais. Il restera un créateur libre en dépit de vous et de vos idées préconçues à son sujet. L’artiste, s’il est honnête, n’a pas à faire ce que le fan attend de lui. C’est le fan qui doit attendre ce que l’artiste fera. Et comme à chaque fois où il se commet, ce dernier en assume tout le risque et la responsabilité, de le suivre au lieu de chercher à le précéder serait la moindre des démarches honnêtes, à votre propre égard surtout.

Voilà, c’était mon petit caractère en bas de page…

Guy