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Une collaboration spéciale de Guy Lussier, un ami de longue date.

Dumas – Une messe

J’arrive tout juste du concert de Dumas au Théâtre National, en plein Village. Admettons-le, il y a de la vie dans ce quartier. Chaque porte semble s’ouvrir sur un établissement fréquenté par la masse critique qui assure la rentabilité à l’exploitant. Ce secteur du centre-ville n’a pas l’air de souffrir de la morosité qui afflige la Catherine depuis des années. « Go east young man », comme dirait l’autre.

Mais revenons-en à nos moutons. Puisque aucune amie de mon âge ne pouvait m’y accompagner, j’ai mathématiquement compensé cette lacune en y allant avec deux femmes dans la vingtaine pour faire le compte. C’est correct, n’en faites pas une montagne, j’avais juste envie de m’en vanter un peu.

Pourtant, aussi fier avais-je été de me pointer là avec deux femmes dont j’aurais pu être le père (OK, j’admets que pour une des deux, c’était vraiment le cas), j’ai vite réalisé qu’elles étaient à leur place puisque c’est la clientèle que draine Dumas, et à raison d’ailleurs. En ce qui me concerne, on ne s’est probablement que demandé ce que je faisais là, sans même remarquer que je les accompagnais.

Tiens, j’en profite pour mentionner qu’elles m’ont demandé d’écrire qu’il est tellement beau et qu’il sourit tout le temps. De mon point de vue, j’admettrai aussi qu’il possède un certain charisme, ça vous va?

Mais il y a plus, la place était bondée. Jamais vu autant de monde dans si peu d’espace. Pour faire la queue pour le vestiaire, on a suivi un serpentin constitué de gens manteau au bras qui descendait jusqu’à la scène pour remonter ensuite vers le fond de la salle. Je vous jure, l’URSS d’avant la perestroïka n’a jamais connu d’aussi longue file d’attente. C’est pour dire.

Hé! J’ai été le chanceux qui a obtenu la dernière place disponible au vestiaire. Merci à ma fille et à son amie qui, juste avant moi, ont demandé à ce que leurs deux manteaux soient accrochés ensemble sur l’avant-dernier cintre.

Mais heureusement pendant cette marche vers le « coat-check », nous avons eu droit à la Grande Sophie, directement de Paris France, en première partie, pour nous faire patienter. Disons qu’elle a du nerf, un paquet, oui, c’est ça… Mais enfin, il y avait du bon, de l’originalité et une bonne dose d’inventivité dans sa prestation. Elle nous a presque tous échappés quand elle s’est mise à nous parler en anglais. Que voulez-vous, une Française qui fait une tournée américaine et en vedette américaine en plus…

Vous connaissez Dumas? Vous l’avez entendu à la première chaîne? Monique Giroux vous en a dit le plus grand bien? Vous avez même acheté un album? Bravo!

C’est planant, hein?

Son «show», c’est une autre histoire. Ça se passe sur la scène. Et il l’utilise au maximum.

Ça bouge, il raconte dans son propre langage corporel, la même histoire que Chuck Berry, James Brown, Mick Jagger ou Roger Daltrey nous ont déjà raconté à leur tour. Il ne leur ressemble pas, mais il a compris que c’est en utilisant tout l’espace dont il dispose qu’il peut donner une plus-value visuelle à sa musique.

Et ses musiciens ne sont pas en reste sur lui. Tout le monde se promène énergiquement à la limite de la collision. Ça n’est pas arrivé, mais peu s’en fut.

Mais tout ce va et viens n’est certainement pas improvisé et on s’en rend compte lors des changements de guitares chorégraphiés. À la fin de la chanson, Dumas se tient juste à la bonne place et en un éclair, le technicien de scène sort des coulisses lui enlève sa guitare sans heurt et lui en accroche souplement une autre au cou sans que nous ayons rien vu.

Ce spectacle était, quoique selon moi surconstruit, très bien ficelé.

En fait, pour un groupe rock de base, ils remplissaient l’espace sonore avec leurs instruments et leurs voix (ils font tous office de choristes) à un point tel qu’on aurait eu peine à imaginer un autre instrument. Il n’y avait plus de place, même pas pour planter un cure-dent dans leur son. À preuve, cet acouphène qui ne me lâche plus l’oreille gauche depuis.

Bien sûr, pour en arriver là, on ne se prive pas des effets d’écho, de doublage, d’harmonisateur et de tous les autres artifices qui font gonfler le son d’un « band ». Ça peut presque en devenir agaçant à la longue.

Dumas a un indéniable talent pour écrire de bonnes chansons, mais son « show » est construit de manière à créer une messe rock qui prend le public par le pubis. Du son, des « moves », des éclairages, des projections et un décor très dynamiques. Pas un mot, chanson après chanson, que du son, des atmosphères et toujours une attitude un peu racoleuse, voire cabotine. Mais c’est ce qui marche auprès de son public. Il se présente un peu comme le grand prêtre de cette messe à ses fans qui attendent ça de lui et c’est ce qu’il leur livre.

Le fait-il par souci de leur donner ce qu’ils (elles) demandent ou bien pour satisfaire une expression plus personnelle? Je ne sais pas, mais si cette idée m’a effleuré l’esprit, c’est parce que dans la scénographie du spectacle, il y a des moments forts où il s’inscrit franchement en superstar si ce n’est carrément en psychédélique Christ en croix.

Les spectateurs (65% ou plus de jeunes femmes) étaient comblés. Il leur plaît et c’est ce qu’elles attendent de lui. Il sait jouer de son public. Il a, selon moi, surutilisé la trappe qui consiste à faire chanter l’assistance. Dans 50% de ses chansons, les fans qui les connaissent par coeur ont eu à en faire la preuve. C’est beaucoup.

Mais c’est probablement là qu’il va les toucher plus humainement puisqu’il est autrement avare de paroles dans ce feu roulant à saveur très rock qui nous laisse l’impression d’être devant un immense écran en 3-D. Il y a quelque chose d’immuable dans la l’implacable mécanique de ce spectacle qui nous suggère que rien ne pourra arriver, comme si tout ce qu’on voyait et entendait avait été préenregistré. C’est probablement le côté pervers d’une très bonne préparation.

Mais pour en revenir à ce que je racontais plus haut, je regrette qu’en aucun moment on n’ait eu le privilège de l’entendre « chanter » ses chansons. Oui, c’est ce qu’il a fait, mais toujours à une distance électrique à haut voltage. Même quand au premier faux rappel, il revient seul en scène avec son excellent guitariste, ils en font encore beaucoup. C’eut pourtant été le moment pour eux d’ouvrir un petit créneau d’intimité, une douce connexion avec les fans, mais rapidement ils sont retombés dans les clichés visuels qu’affectionnent tant les « guitar-heros ».

Mais ça a été un bon « show ». Au fil de sa performance, il a fini par me convaincre de son indéniable valeur. Je ne vous vends d’ailleurs pas la mèche, j’ai été vague à dessein parce que les surprises qu’il nous réserve sont souvent intéressantes. Autant que vous les découvriez par vous-même avec bonheur et étonnement en allant le voir jouer.

Mais ça n’est pas pour les coeurs fragiles, ça brasse au maximum. C’est tout un spectacle en regard des moyens dont ils se sont dotés, et pour ses vrais fans, ça prend l’allure d’une messe à laquelle on voudra probablement assister plus d’une fois.

En revenant dans la voiture avec ma fille et son amie, ma fille m’a dit ceci: « Je n’entendrai plus jamais ses albums de la même manière ».

Je lui ai répondu: « Quoi? Veux-tu répéter? Je m’excuse, je souffre d’un terrible acouphène… »

Non, sérieusement, je lui ai dit: « Tu veux dire que tu vas maintenant voir ses disques comme si c’était écrit « Play Loud » dessus? »*

Elle m’a répondu que oui.

<Dumas est en tournée présentement et d'ici ses prochaines supplémentaires au National, il se produira en province pas si loin de Montréal que ça. Si vous ne souhaitez pas rester debout tout le long du spectacle, choisissez votre salle. C'est somme toute très bien fait, c'est un bon "show" où il se donne à fond.

(*) La mention explicite "Play Loud" est apparue pour la première fois sur l'étiquette du «single» Get Back des Beatles.

Pour savoir où aller l’entendre, cliquez sur le site

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0 Au secours, 1 Pas du tout, 2 Un peu
3 Assez, 4 Beaucoup, 5 Passionnément