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Une collaboration spéciale de Guy Lussier, un ami de longue date.

Ensemble Kore – concert Scott Edward Godin

C’était la première fois que j’assistais à un de leurs concerts et ma foi, je ne sais plus par où commencer. L’hybridation des lieux, au départ, avait de quoi surprendre, mais bon, disons qu’on était en droit de s’attendre à du nouveau aussi.

On avait disposé le mobilier de La Sala Rossa avec des tables, comme dans un bar-spectacle, au centre, mais sur les ailes et en arrière, on avait placé les chaises en rangées, sans table, comme dans une salle de concert. Ce clivage n’était que géographique et visuel parce tout le monde était là pour la même raison; où qu’on fut assis.

Ça m’a rattrapé après coup, mais nous avons en quelque sorte été les derniers acteurs de cette intéressante performance. Attablé avec une amie près de la scène, avec un verre de vin, comme dans un cabaret, j’ai pourtant été attentif tout le temps, puisque pour ce genre de musique, ailleurs, c’eût été l’attitude à adopter.

En fait, ça rejoint parfaitement la mission que s’est donnée l’ensemble Kore autant que la démarche artistique de Scott Godin, plus particulièrement dans la pièce principale au programme, Joni Mitchell Never Lies, pour soprano et groupe rock.

Scott Godin est un compositeur contemporain réputé et il a voulu cette oeuvre, en sept courts tableaux qui utilisent les palettes du rock, du rock progressif et du jazz entre autres. Mais c’est d’abord et avant tout, accessible pour tout le monde.

Et en ce qui regarde Kore, je ne vous mentionnerai que le premier point de leur credo qui se résume à jouer de la musique inédite à l’intérieur de structures non conventionnelles. Pour en savoir plus sur Kore autant que du mandat qu’ils se sont donné, je vous invite à visiter leur site web dont l’adresse apparaît plus bas.

Mais qu’avons-nous vu et entendu au juste?

D’abord, je lève mon chapeau à Marc Couroux qui nous a interprété une oeuvre pour piano et afficheur monoligne et a encore joué en ensemble tout au long de la soirée.

C’est un pianiste remarquable. Il a exploité toute la dynamique du clavier électronique dont il se servait. Je ne savais pas qu’on pouvait jouer si doux, si fort et avec autant d’expression sur un tel instrument. Il m’a étonné, surtout par son attitude physique.

Voyez-vous, dans melting architecture, une pièce justement conçue pour nous déstabiliser quant à la direction que prendra l’oeuvre, il devait bien se trouver quelques longs silences au moment le moins approprié. Quand ça arrivait, il relaxait les mains, levait les yeux et respirait, puis, dans un léger mouvement de tête, marquait un temps encore avant de reprendre le clavier. C’est incroyable comme ça m’a situé. C’est comme si j’entendais avec mes yeux sa manière de gérer le silence dans son interprétation.

Un silence long joué ff, contigu à un silence plus court, mais cette fois joué p, tantôt staccato, tantôt
legato
. Je raconte n’importe quoi, je sais, mais c’est lui qui m’a rendu fou de même!

Puis est venu Mark Simons à la clarinette basse solo dans grip. Bon, me disais-je, parce que je n’avais pas encore lu le programme en détail: « Quand est-ce qu’il va sortir du milieu de son registre? », et puis ça s’est avéré vers la fin de la pièce. Il nous a donné les plus belles notes graves dont est capable son instrument autant que les plus aigus pincements de son anche.

Mais c’était le propos de la pièce; nous laisser saliver jusqu’à ce que l’instrument s’exprime dans toute sa tessiture; en quelque sorte, une klangfarbenmelodie pour clarinette basse seule et une éloquente vitrine pour cet instrument moins usité.

Puis on nous a plongé dans l’obscurité pour timeless. En fait, c’était la pénombre tout au plus, mais si on lisait bien la scénographie, je crois qu’on ne devait apercevoir que l’écran éclairé d’un ordinateur portatif sur scène pour faire abstraction de tout le reste.

Cet enregistrement s’inspire de la musique « Drum and Bass » et explore le genre, sans basse toutefois, à la batterie seule. On y a vu, d’où l’intérêt de minimiser toute distraction visuelle, subtilement évoluer les motifs rythmiques joués par D’Arcy Gray à mesure que nous les faisions nôtres et qu’ils contrastaient par superposition à une redite subséquente modifiée. De l’intérieur vers l’ultérieur…

Juste avant l’entracte, Marc Couroux et Mark Simons sont revenus en scène pour #8b. Je ne sais toujours pas si ça se prononce « number eight b) » ou encore « sharp eighth flat », j’aurais dû le demander, mais enfin cette pièce pour clarinette et piano a eu tout lieu de nous ravir.

L’écriture avait ceci de particulier que le néophyte que je suis y a quand même trouvé un dialogue entre les deux instruments, un contrepoint au rythme éthéré, quoique facile et agréable à suivre. Il en va de même pour l’harmonie qui n’était jamais choquante. Les résolutions en fin de phrases, jouées ensemble par les deux instruments, marquaient toujours un palier suspendu construit d’intervalles savoureux avant d’attaquer le segment suivant. C’était un vrai délice, un plaisir unique et apaisant à chaque reprise.

Puis au retour de l’entracte, la pièce de résistance. Je ne chercherai pas à raconter, à comprendre ou à expliquer parce qu’ici, c’est l’amateur de rock, de jazz et de musique sous toutes ses formes qui vous parle. Quand ça goûte bon, ça goûte bon et on déguste goulûment. C’est tout.

Est-ce qu’on peut parler d’hybridation, voire de mélange des genres ou de fusion? Je ne crois pas. On a plutôt affaire à des emprunts de langage. On a affaire à des barrières qui tombent, le temps d’un message ou d’une intention précise dans le temps, qui utilisent le matériau disponible à dessein. C’est du talent brut et de la lucidité dans un remarquable effort de communication.

Voyez-vous, je ne crois pas qu’un mariage ne soit jamais célébré entre la musique actuelle et le rock, mais quand ils seront amants d’un soir, ça donnera toujours de beaux enfants; ce qui n’est pas nécessairement le cas quand ils couchent à gauche et à droite avec d’autres partenaires.

Pour Sylvie qui m’accompagnait, quoique loin d’être totalement inculte, c’était une première expérience du genre. Pourtant, je crois qu’elle a particulièrement apprécié cette oeuvre jusqu’au bout des ongles. Ça suppose d’une redoutable conscience de ce que les gens sont à même de découvrir parce que le message nouveau n’a pas été placé loin de l’univers qui leur est déjà connu.

Et ici, je ne parle même pas de musique d’avant-garde, je parle d’un groupe rock qui avait un son placé, une balance tout à fait équilibrée. Et dans cette appréciation, je ne crois pas me tromper pour une fois; c’est justement mon « bag » à moi.

Je ne saurais terminer sans mentionner la participation essentielle de Sarah Barnes, soprano, à la présentation de cette oeuvre. Mme Barnes possède un timbre de voix unique, à la fois jeune, mais expérimenté. De plus, son interprétation subtile, toute en pudeurs, des textes parfois troublants et paradoxaux de l’oeuvre, était d’une étonnante justesse.

À ceci, j’aimerais ajouter, pour revenir au début de mon propos, que Mme Barnes chantait dans un microphone, en fait tous les instruments passaient par la sono. C’est loin d’être un sacrilège. Imaginez, une voix de soprano qui chante doux, avec le timbre particulier que ça a, mais qu’on entend clair et fort quand même. Non, c’est loin d’être un sacrilège; encore, c’est de l’audace et de l’intelligence surtout.

Bien entendu, et c’est là qu’on se rend compte que tout se tient; ils ont commencé le programme avec les pièces les plus austères pour terminer, pas avec les moins intéressantes, mais les plus accessibles. En plus de faire de la musique d’avant-garde, ils font aussi oeuvre de diffusion populaire et c’est ce qui est le plus méritoire à mon sens.

Montréal est très chanceuse de compter l’ensemble Kore en ses murs et, en regard d’eux, n’a rien à envier aux autres grandes capitales culturelles du monde.

Guy

NB: En plus des susmentionnés, on a entendu lors de ce concert: Andrew Horton à la basse électrique, Steve Raegele à la guitare électrique, Philip Hornsey et Fabrice Marandola aux percussions.

0 Au secours, 1 Pas du tout, 2 Un peu
3 Assez, 4 Beaucoup, 5 Passionnément

Leur prochain spectacle aura lieu le 11 avril à 20 h
À la Sala rossa, 4848 boul. Saint-Laurent
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Visitez le site de l’Ensemble Kore