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Une collaboration spéciale de Guy Lussier, un ami de longue date.

Si vous avez envie de rire un peu, je vous suggère de lire son petit lexique à la toute fin du texte. Jocelyne

Jordan Officer, « Raw tones » / (presque un lexique)

Tous les mardis soirs jusqu’au 6 février 2007, 20 h 30

« Raw tones »: oui, des sons bruts. Voilà tout ce que j’ai trouvé pour exprimer mon émotion après cette fantastique soirée passée en compagnie de Jordan Officer et de ses trois merveilleux complices. Ça et d’autres expressions franchement plus tirées de la langue de Ellas Bates, de McKinley Morganfield et de Chester Burton Atkins* que de celle de Shakespeare . Vous me pardonnerez d’ailleurs, de vous servir une ou deux autres incarnations de ce « lingo », au fil de cet article.

Mais comme on dit, « first things first ». On est au Verre Bouteille, un petit bar-spectacle très sympathique du Plateau, un mardi soir de janvier au lendemain de la première bordée de neige de cet hiver paresseux. On y est venu voir et entendre Jordan Officer, le guitariste qui a fait du Suzie Arioli Swing Band une réalité qui a dépassé de loin la simple arrivée d’une autre chanteuse de «  standards ». La barre était haute, on avait des attentes, parce qu’il avait été bon, le salaud, quand on l’avait entendu avec elle.

Ils se sont fait attendre. L’affiche disait 20:30h, le site ouèbe du bar 21:00h et ils se sont enfin montrés 21:30h. À part ça, le reste, ça aura été de la poésie, du pur plaisir.

Je dis « ils » parce qu’il n’était pas venu seul. Il était accompagné de trois musiciens exceptionnels:

À la batterie, Robert D. Harris. Un batteur créatif, pas « guédounne » pour trois sous. Toujours juste, à la limite de la discrétion, mais la première couche de ce qui servirait d’assise solide à leur exceptionnelle performance de la soirée.

Comme deuxième guitare, Michael J. Browne. Pas un faire-valoir, pas qu’un sombre « rythm’ », bien qu’il se soit acquitté de cette tâche de main de maître; un vrai bon guitariste. On lui a, à juste titre, confié le tiers des solos. Il n’est pas manchot, en fait, il est étonnant. Sa voix différente « coupait » admirablement bien celle de Officer, pour nous donner une autre couleur, un autre point de vue chatoyant à la « 335 ».

Et enfin, bien sûr, la deuxième couche de la fondation qui a donné toute la « groove » du monde à ce « combo », Stephen Barry à la basse « Fender ». Stephen est un vieux de la vieille, une légende vivante. Il est un exégète du « blues » . Sa réputation déborde nos frontières et le public présent ce soir-là le lui a fait sentir à quelques reprises par des applaudissements nourris à chacun de ses solos de basse.

J’ai échangé quelques mots avec lui, plus particulièrement pour m’assurer du nom des gars dans le «  line-up  ». Donc, si je me suis trompé en identifiant correctement ses deux collègues, c’est rien que de sa faute. (…Faut bien trouver un coupable à tout, non?)

Et ils sont incroyablement « tight ». Pour donner un sens à cette musique de prime abord assez simple, on doit la jouer de manière admirable. Et c’est ce qu’ils font. Qu’ils changent la cadence, l’intensité ou quelque autre aspect de leur interprétation pour faire de ces notes ordinaires de la vraie musique, ils restent ensemble, tout d’un bloc, toujours.

Et la tête d’affiche dans tout ça? Tout ce que vous voulez sauf la grosse tête. Il a été d’une incroyable humilité. D’abord envers ses musiciens qu’il respecte de toute évidence, et avec raison, mais aussi envers nous et je le cite: « Merci d’être venus nous voir ce soir… …Vraiment… Merci d’être venus nous voir ce soir ».

Remarquez tout de suite qu’à 7$ pour l’entrée, comme ils sont tous les quatre également bons, ça ne fait que 1,75$ par musicien. C’est une aubaine; surtout que les « drinks » au Verre Bouteille sont très abordables, ce qui ne les empêchent pas de nous offrir un service d’une surprenante courtoisie. En bref, pour 20$, on passe une vraie belle soirée.

Bien qu’il soit anglophone, il s’adressait à nous en français, toujours. Pour le reste bien sûr, ses chansons étaient en anglais, mais bon…

Tiens, on reviendra encore à Jordan Officer plus tard. Mais si on regardait ce qu’ils ont à offrir comme genre de musique?

Du « blues », rien que du « blues ». Oui, mais non, pas juste ça. On remarque vite qu’ils nous font une étonnante démonstration de ce qu’on peut faire avec un « 12-bar » sur trois accords, mais il y a souvent plus que trois accords et douze mesures, quand même. Ils vont du «  Country  », en passant par la petite valse bancale (puisque ça en prend toujours au moins une dans toute bonne soirée country), jusqu’au «  Boogie  » le plus endiablé et d’autres pièces hybridées qui recoupent tous les genres mentionnés plus haut. Mais ce qu’il faut retenir, c’est qu’à chaque fois, c’est bon, c’est très bon et c’est toujours différent.

« Raw tones », disais-je? Bien sûr, c’est ce qui m’a frappé. Des sons purs. De la guitare pas affectée par tous les artifices qu’utilisent les guitaristes modernes. Une «  Axe » branchée directement dans un petit ampli de 50, voire 15 Watts et pas autre chose. À cette puissance, l’ampli devient une extension de l’instrument et des articulations de l’artiste. Il tombe en « break-up » à la moindre sollicitation. Et c’est ce qui les distingue le plus. Des « tones  » de guitare électrique sortis directement des années ’50 et ’60. De vrais beaux timbres qui n’ont pas subi l’odieux des « DSP ».

Et avec ça, bien sûr, de surprenantes articulations d’une remarquable clarté. Chaque note est jouée et entendue. Un rêve incroyable, selon moi, en regard de la manière dont se joue la guitare aujourd’hui. Pas que ça soit une mauvaise chose, bien au contraire. Il faut que toute chose évolue si on ne veut pas qu’elle crève. Mais quand même, ces
« tones » et ce jeu limpide; comment y résister.

Rien que quatre bons musiciens qui ont du « fun » à montrer leur « stuff » au monde et surtout pas de frime. Nus, flambant nus. (au figuré bien sûr; les nerfs, les vicieux!!!)

Mais bon, je devrais vous avoir parlé de Jordan Officer depuis longtemps déjà, non?

Nous y allions surtout pour son jeu de guitare très personnel. Mais Mr Officer nous chante aussi des chansons parfois. Bien que ça ne soit pas l’essentiel de son propos, comme pour les solos de guitare de Mr Browne, ça nous a offert quelque chose d’intéressant à apprécier entre ses multiples prestations instrumentales.

Il chante juste, il chante avec une admirable ferveur, mais il n’est pas un grand chanteur. Il est bon, il est agréable, mais quand même, c’est quand il se met à jouer de la guitare qu’il se réalise au maximum.

Et là, bien que jusqu’à date vous eussiez cru que ce fut un bon spectacle, je m’apprête à vous en livrer l’essentiel et le plus troublant encore.

Dans le blues, le country et par voie de conséquence, dans la musique pop en général, un solo de guitare, ça se joue presque essentiellement sur les cinq notes que comprend le mode pentatonique de blues. Mais le jazz est allé plus loin, en particulier grâce à Charlie Parker qui voyait ça autrement. Il a fait sauter toutes les barrières tonales et modales et ça a fait école, bien entendu.

Et c’est ce qui distingue Jordan Officer des autres guitaristes de blues. Il a déjà tâté du jazz et quand il a à se manifester sur un simple « I-IV-V », il se démarque de tous les autres en nous envoyant en pleine face des lignes d’une incroyable mélodicité qui se réclament plus de Bird-Man que de n’importe quel autre Blues-Man.

Et on ne parle pas de « Fusion » ici. On parle simplement d’une juste et légitime évolution du blues qu’il nous offre par son unique créativité. Pas plus.

Quand ça finit, alors que celui qu’on considère pourtant comme un des meilleurs et des plus articulés guitaristes d’ici, frappe en sauvage comme un vrai malade sur les deux même notes pendant douze mesures sans en changer et que la foule embarque et crie de plus en plus fort à mesure qu’il en donne, c’est qu’il doit être un vrai bon musicien… autrement, ça ne passerait pas…

(*) Ils sont dans l’ordre respectif :

Bo Diddley, Muddy Waters et Chet Atkins. Je le regrette pour ce bon vieux William Shakespeare, mais c’était malheureusement son vrai nom…

Au Verre Bouteille.
2112 Mont-Royal est (Delormier)
Montréal, Qc, H2H 1J8
(514) 521-9409

Visitez leur site

0 Au secours, 1 Pas du tout, 2 Un peu
3 Assez, 4 Beaucoup, 5 Passionnément
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Lexique:
I-IV-V : Respectivement les premier, quatrième et cinquième degrés d’une gamme diatonique. Ce sont les accords les plus souvent utilisés en blues (sur douze mesures, bien entendu).

12-bar : C’est carrément et simplement douze mesures. Bon, une mesure, ça correspond à un certain degré de division du temps dans l’écriture musicale. Ce qui nous intéresse ici, c’est que le blues classique répète la même structure de 12 mesures ad infinitum. Donc, quand on parle d’un « douze bars » ou d’un « twelve-bar » de blues, tout le monde qui a à intervenir sait de quoi il s’agit.

335 : Un modèle légendaire de la compagnie de guitares américaine Gibson. Ça vaut une fortune et pour cause, c’est un instrument remarquable. Une guitare électrique à corps vide (« hollow-body ») qui lui donne une tonalité plus « acoustique » et plus chaude.

Axe : Il s’agit d’une « hache » au sens propre, mais dans le « lingo » de la musique, on parle d’une guitare, mais pas de n’importe quelle guitare, une guitare électrique seulement. Et encore, une « solid-body » (corps d’une seule pièce de bois solide) est un peu plus « Axe » qu’une guitare « hollow-body ». C’est un terme plus utilisé par la génération montante de guitaristes de « Hard-Rock ».

Blues : Musique issue des chants de travail des esclaves noirs américains et de leurs « Gospels » (chants religieux, de courage et d’espoir qu’ils créaient en groupe lors de l’office du dimanche, leur seul vrai court moment de répit) qui a donné naissance au Rock’n’Roll et à la moitié de la musique pop actuelle. Le blues lui-même a connu plusieurs incarnations entre le Delta du Mississipi et la ville nordique qui lui a conféré ses plus belles lettres de noblesse, Chicago (Il). Mais ça sera toujours resté une musique de noirs, sauf à quelques exceptions dont le merveilleux Stephen Barry et aussi celui qui est devenu « fat-cat Eric Clapton ». Mais il y en a d’autres et ils sont heureusement souvent d’ici.

Boogie : C’est l’appellation courte de « Boogie-Woogie ». C’est un style de musique directement inspiré du blues, mais joué franchement « up-beat » (plus vite) au piano. C’est la genèse de ce qu’on appelle aujourd’hui le Rock’n’Roll. Mais le « boogie » avait des traits particuliers de la main gauche qu’on associe volontiers aujourd’hui à d’autres instruments que le piano. Quand on entend une « ligne » de « boogie », piano ou pas, c’en est encore assurément.

Break-up : Il s’agit du comportement particulier d’un amplificateur ou simplement d’un cabinet de haut-parleurs qu’on aura poussé proche de sa limite. Dans les dispositifs munis de tubes d’amplification sous vide (lampes), cet effet de sursaturation se produit graduellement et il se trouve un point où il s’insinue avec une subtile discrétion pour donner plus de caractère et plus de chaleur au son de l’instrument amplifié. On a vite réalisé que ça plaisait et aujourd’hui il existe toutes sortes de dispositifs (DSP) pour exploiter ou imiter ce phénomène de manière assez juste, voire presque outrancière à la limite.

Combo: Un petit ensemble de musiciens. On parle d’un « combo » jusqu’à cinq, voire sept musiciens au maximum. C’est l’orchestre de chambre de la musique populaire. Mais « combo » veut aussi dire un petit amplificateur où la partie amplificatrice est incluse dans le même boîtier que les haut-parleurs (dans le cas contraire, on parlerait d’un « stack  »). Justement, en ce mardi soir, ils jouaient tous dans de petits « combos ».

Country : Style de musique rythmée et joyeuse pour la danse ou encore des ballades tristes à mourir d’origine américaine. Le country se distingue par sa structure harmonique assez simple et surtout par les textes de ses chansons qui racontent des faits divers proches des émotions de M. tout-le-monde du monde rural. Essentiellement joué par un combo classique (guitare, basse, batterie et parfois un violon ou un clavier) on y retrouve souvent la seule réelle incarnation moderne de la guitare hawaïenne, la « Steel-Guitar » dans sa forme « Lap-Steel » ou encore « Pedal-Steel », plus évoluée et versatile.

Coupait : Bien sûr, il s’agit du verbe français couper, mais utilisé comme ça, il ne s’agit que de la forme conjuguée en français du verbe anglais « to cut ». Quand c’est possible, on l’utilise en anglais: « ça cut comme c’est pas croyable ». Ça veut dire faire contraste, sortir distinctement du lot par une présence sonique ou tonale qui perce l’ensemble.

Drinks : Une consommation, dans le cas qui nous occupe plus particulièrement, dans un bar. Mais vous le saviez déjà, ça aussi?

DSP : Acronyme de « Digital Signal Processor ». Il s’agit de circuits numériques spécialisés dans le traitement des signaux se trouvant dans la bande audio. Ça permet de faire des sons tout ce qu’on veut. On peut imiter n’importe quelle guitare branchée dans n’importe quel amplificateur avec ça (mais encore aujourd’hui, ça manque d’un brin de véracité). On peut aussi imiter tous les effets électroniques souhaités ou encore en créer d’autres qui n’ont jamais existé. C’est assez intéressant à un point tel que c’est devenu la norme. Mais quand on veut avoir la vraie affaire, il n’y a que la vraie affaire qui peut faire l’affaire. Comme une vraie Fender dans un petit combo…

Fender: Compagnie américaine aussi célèbre que la susmentionnée Gibson, fondée par Leo Fender. On parle même dans le « lingo » de la guitare électrique, quand il s’agit de « tone », de Fender VS Gibson. Ie : « Un « tone » de Gibson qui se donne parfois des airs de Fender… » (vous voyez que vous êtes rendus bons dans tout ça?).

Mais sérieusement, Leo Fender est le géniteur de la guitare électrique moderne. Son modèle Stratocaster a fait école, tellement que les luthiers d’exception qui produisent des « boutique guitars » se réfèrent souvent à lui en ce qui regarde le canon de l’instrument.

First things first : Il s’agit d’une expression anglaise qui indique qu’on devrait d’abord s’attarder à l’essentiel, mais ça, vous le saviez déjà, non?

Fun : Si vous ne savez pas encore ce que ça veut dire, quittez Montréal au plus vite, vous n’êtes pas faits pour vivre ici.

Fusion : Genre musical hybride qui offre une concaténation entre le jazz et le rock progressif (deux fils légitimes du blues). Ça a connu une popularité croissante depuis le début des années ’70 jusqu’à connaître son paroxysme ici avec UZEB. L’incontournable Miles Davis en aura encore été un des précurseurs pourtant.

Guédounne (ou « guidoune ») : Femme de peu de vertu qui offre ses charmes de manière assez vulgaire. Mais dans le cas qui nous intéresse, on parle d’un musicien de qualité discutable qui cherche à voler la vedette par des artifices de peu de valeur.

Groove : Là je suis un peu plus embêté. Bien sûr qu’on parle du rythme, mais aussi de son incarnation plus primaire, la pulsation. La « groove », c’est ce qui vous poigne aux tripes quand un rythme vient vous chercher jusqu’au plus profond de vos entrailles.

Ils : Pronom personnel de la troisième personne du pluriel dans la langue française.

Line-up : Littéralement « alignement », ceux qui sont là et qui font partie de l’orchestre. Pas trop compliquée celle-là.

Lingo : C’est une forme d’argot associé à un domaine précis d’activité dans ce cas-ci ou encore, au langage d’un groupe ethnique particulier entre autres choses.

Raw tones : Littéralement « timbres crus », mais dans cette expression, « tone » veut dire plus que timbre, ça parle de toute l’enveloppe du son et « raw », veut aussi dire plus que « cru ». Ça veut dire « originel », pas modifié, pas pollué.

Rythm’ : Il s’agit de la forme courte de l’expression « rythm’guitar », soit le guitariste qui brosse des accords pour accompagner un autre guitariste dit « lead »; le soliste.

Standards : Les grandes chansons américaines popularisées par les « crooners » et les grandes divas noires de la chanson jazz. Elles ont été écrites par George and Ira Gershwin, Irving Berlin et Cole Porter entre autres. Bien sûr, ça comprend aussi toutes les pièces instrumentales qu’on retrouve dans les multiples versions de ce que les musiciens appellent un « black-book » (livre comprenant une collection de partitions de « standards ».)

Tight : Ça se traduit par « serré », mais quand on parle d’un « band », ça veut dire qu’ils jouent ensemble qu’il n’y en a pas un qui traîne à la remorque des autres, que tous les musiciens ont la capacité de sentir vers où l’interprétation s’en va et qu’ils s’y conforment d’admirable manière.

Stuff : Son « stuff », c’est son matériel, ce qu’on a à montrer, à faire entendre.