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Je partage avec vous un magnifique texte de Gilles Vigneault publié dans son livre : Les chemins de pieds aux Nouvelles Éditions de l’Arc.

« J’avais dix ans lorsque mon père
Nous a laissés.
La vie, c’est un’forêt d’misère
À traverser.
Mon frère est parti, militaire,
Ma sœur est entrée au couvent…
À la p’tit voil’ faut toujours faire
Avec le vent.

Des cours du soir, un’ bonn’ mémoire…
J’pass’ les détails.
J’suis devenu un prof d’histoire
Un vrai travail!
Un beau matin, un jeun’ tout croche
Que mes remarqu’s avaient fâché
A sorti un couteau d’sa poche…
J’ai décroché!

J’étais marié, mais mon divorce
A pas tardé.
La Cour, c’était au-dessus d’mes forces :
J’ai rien gardé.
P’us d’char, p’us d’heur’, p’us d’comptes à rendre
P’us d’examens, p’us rien d’côté,
T’es dans la rue, tu viens d’apprendre
La liberté…

Jos, c’est mon chien. Un soir d’automne,
Il m’a suivi.
Quand on a rien, on vaut c’qu’on donne :
Je l’ai nourri.
Chien sans collier, clochard sans laisse…
On se r’ssemblait, on s’est r’connus.
Deux purs bâtards de haut’ noblesse,
Le cœur tout nu.

J’l’ai app’lé Jos parc’ que mon frère
S’app’lait comm’ça.
Marcher au pas, c’est un’ carrière
Que j’aimais pas.
P’is ya des chos’s qu’les chiens comprennent
Mieux et plus vit’ que les humains :
La liberté, l’amour, la haine
Et le destin.

Jos a les yeux d’son ascendance :
Un bleu, un noir.
J’lui dis souvent : « T’as bien d’la chance,
Ça t’permet d’voir
Un d’tes pareils dans un boul’dogue
Et les deux côtés d’un miroir,
Et dans les paradis d’la drogue.
Le désespoir. »

Dans les églis’s, dans les refuges,
Ils prenn’nt pas d’chiens.
J’compends, ça f’rait tout un grabuge.
Chacun le sien!
Ça fait qu’on s’couch’ toujours ensemble
Dans les poubell’s d’la société…
Des fois on dort, des fois on tremble,
Même en été.

Comprends-moi bien, j’accus’ personne,
J’connais mes torts.
J’deviens douc’ment un autochtone
Dans ton décor.
Dans les journaux dont je m’isole,
Je lis souvent le triste sort
Des pays où l’argent rigole
Avec la mort.

J’ai soixante ans, des fois je rêve
Que j’viens d’trouver
Un’ p’tit caban su’ l’bord d’un’grève
Pis qu’ c’est l’été…
J’aim’rais bien qu’mon histoir’ finisse
Un peu mieux qu’elle a commencé!
J’attendrai pas que la police
Vienn’ nous pincer…

La terre est un’ manufacture
De sans-abris.
J’en vois un’gang sur la clôture
Qui m’ont compris…
Chaq’fois qu’tu chang’s de frigidaire,
Tu viens d’me construire un logis!
Jett’s pas la boîte, y a des affaires
Qui n’ont pas d’prix!

La vill’ c’est rien qu’un grand village
Exproprié.
Ça tolèr’ pas, dans l’engrenage,
Un sablier.
A pas eu d’chants, ni les grand’s orgues
Mais un trente en bas d’zéro.
On l’a trouvé, prêt pour la morgue,
Comm’ son chien Jos. »

Un des visages de Montréal!