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Une collaboration spéciale de Guy Lussier, un ami de longue date.

L’autobus / Miles Davis Doo-bop
(Warner 9 26938-2, 1991)

Bonjour, vous ne me connaissez pas.

Mais est-ce que je vous connais? Pas sûr de ça moi non plus…

Bon, puisque nous ne nous connaissons pas, mais que nous nous verrons probablement de manière régulière, autant faire connaissance tout de suite.

Mon amie Jocelyne m’avait demandé de collaborer avec elle aux critiques de spectacles publiées sur Planète Québec et, va savoir pourquoi, je n’y avais démontré aucun intérêt jusqu’alors. Pourtant, j’écrivais déjà à cette époque et probablement que ça me suffisait à ce moment. Puis, j’ai tiré ma révérence après neuf ans d’écriture dans ce que j’avais fini par considérer être un puits sans fond. On a bien le droit à ses propres convictions, quitte à froisser un peu la mince part de ce que représente son lectorat fidèle. Je me suis donc retrouvé sans papier, mais avec une plume en main qui virait dans le vide dans tous les sens jusqu’à ce que Jocelyne me refasse sa proposition. Cette fois, j’ai accepté son offre.

On en a discuté ensemble. Elle avait confiance en moi, mais elle voulait juste que je lui dise ce que je pensais faire. Je ne voulais rien faire de spécial. Je voulais juste remplir cette fonction qu’elle me confiait, mais au fil de notre correspondance il est apparu une chose. Bien que je ne sois pas plus fin ni plus allumé qu’un autre, bien que je ne sois pas capable de dire le contraire du bon sens, bien que devant ceci je ne puisse témoigner que de « ceci », il m’était quand même déjà arrivé de tenir un discours différent de celui de tous les autres. Pas que mon jugement eut été forcé, voire marginalisé à dessein, mais juste parce que ce que j’avais constaté venait d’un autre point de vue. Voilà la clé, je ne me trouve pas souvent assis à la même place que tout le monde et c’est pour ça que je ne vois pas la même chose qu’eux.

C’est relativement simple à comprendre et Jocelyne en a été ravie.

Tiens, à titre d’exemple, je vais vous parler du dernier album de Miles Davis. Il ne s’agit que de mon humble avis, mais avec Hendrix, un autre musicien noir américain, il aura été un des deux plus grands du vingtième siècle (bon, j’entends des Pablo Casals, des Robert Fripp, des Sergueï Sergueïevitch Prokofiev, des Charlie Parker même et d’autres noms encore, mais enfin…) . On pourra toujours discuter de tout ça, mais ce qui m’importe le plus, c’est d’abord de vous parler de l’autobus.

L’autobus, c’est Doo-bop (Warner 9 26938-2, 1991).

Cet album ne date pas d’hier puisqu’il s’agit de son dernier projet en studio, lui qui nous a quittés il y a 15 ans déjà, le 28 septembre 1991 à l’âge de 65 ans. Disons simplement que ce disque aura eu pour effet de catapulter les puristes du jazz à des années-lumière des incontournables classiques que sont toujours Birth of the Cool (Capitol T 792, 1949) et Kind of Blue (Columbia CL 1355, 1959) pour n’en nommer que deux.

Imaginez ce grand maître du jazz qui a frayé avec Dizzy, avec Bird Man, avec Coltrane, avec Gil Evans et Quincy Jones entre autres, qui déciderait de donner dans le Hip-Hop. Ça serait un scandale, ça aurait tout lieu d’en être un et ça en a été un aussi. Miles, le Grand Miles qui s’adonne à « ça »? Pourtant, n’avait-il pas été aux premières frontières du Be-Bop, du Cool, du Free-Jazz et du Fusion pendant plus de 40 ans?. N’avait-il pas connu une carrière étonnante quant à sa grande versatilité et son envie de dépasser encore ce que son art avait pu créer de plus original jusqu’à date?

On allait le lui reprocher et j’ai été le premier à le faire. Miles qui fait trois ou quatre pets de cornet égarés sur un beat Hip-Hop alors qu’un gros noir (de toute évidence) bavasse en avant. Quelle déchéance pour un si grand artiste…

Mais pourtant, et légitimement, c’est ce qu’on entend quand on voit passer « l’autobus ». Doo-bop, pour utiliser la première image que m’a laissé cet album, c’est un autobus jaune (probablement blindé et fortement armé) qui fonce à tombeau ouvert en écrasant tout sur son passage sans se soucier de quoi que ce soit. Quand ça passe, on n’entend que « B-Boum-B-Boum » et parfois un « kwâk » de trompette égaré. C’est assez désolant.

Pourtant, et ça m’a pris du temps à le comprendre, il ne me suffisait que de monter à bord pour mieux apprécier. Une fois en dedans, tout change. Le chauffeur bavasse tout le temps, mais il bavasse pour lui tout seul dans un microphone et comme les haut-parleurs se trouvent à l’extérieur de ce véhicule blindé, on ne l’entend presque plus. En fait, à part le chauffeur et moi, qui cherchais à tenir mon équilibre dans ce bus lancé à une vitesse folle, il n’y avait que Miles. Il était là, au fond, assis tranquille sur la dernière banquette, en plien milieu. Et dans ce qui était alors devenu le plus pur des silences, il nous lançait, çà et là, des phrases courtes troublantes, parlantes, dont lui seul a toujours eu le secret.

Je vous jure, il avait l’air tranquille et inoffensif d’une petite vieille qui se tricote un foulard, une maille à l’envers, une maille à l’endroit, une maille à l’envers, une maille à…

Bon, je vous ai transportés dans une incroyable allégorie juste pour vous montrer que selon le point de vue on arrive à voir ce qu’on a eu envie de voir et c’est ce que je vous propose…

Mais quand même, en ce qui regarde Miles sur Doo-Bop, il n’existe qu’une seule manière d’y prendre du plaisir et c’est de monter à bord…

Guy

0 Au secours, 1 Pas du tout, 2 Un peu
3 Assez, 4 Beaucoup, 5 Passionnément