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J’ai eu un père avec qui j’étais en conflit continuellement. Nous nous affrontions sur tous les sujets.

À l’âge de 4 ans, j’ai quitté le toit familial. Arrivée au coin de la rue qui était particulièrement passante pour l’époque, je me suis dit : « Je ne connais personne, je ne sais pas où aller ». Je suis revenue à la maison au grand soulagement de mes parents qui me guettaient du coin de l’œil. J’ai compris très jeune que si je voulais n’en faire qu’à ma tête, il valait mieux ne pas confier mes projets à mon père.

Je me souviens d’une crise d’adolescence où j’étais particulièrement affreuse avec lui. J’avais imaginé tout un scénario. Il me giflait et je pouvais alors quitter la maison subito presto et faire ce que bon me semblait. Je n’aurais pas davantage su où aller, mais je serais partie.

Quelle ne fut pas ma surprise quand mon père, que je poussais dans ses derniers retranchements, a tendu les bras vers moi, pris mon visage entre ses mains et m’a dit : Tu as le droit de penser ce que tu veux mais, moi je t’aime! La claque, je l’ai prise mais « au figuré ». J’avais perdu tous mes moyens. Je ne suis pas devenue plus facile pour autant et certainement pas moins têtue.

Malgré tout, je n’ai jamais oublié tous ces soirs où il me bordait en me faisant réciter mes prières, qui n’avaient rien de liturgiques. Déjà petite, il me faisait me brancher sur l’Univers, en n’oubliant pas ceux qu’il avait aimés et dont je n’étais pas certaine de me souvenir. Mais à ce moment-là, ce qui comptait c’était que pour lui c’était important. Il m’apprenait à aimer même ceux qui n’étaient plus avec nous.

Et comment pourrais-je oublier les tours de magie qu’il faisaient pour nous, mes deux sœurs et mon frère, après notre bain, avant d’aller au lit. Il faisait disparaître la monnaie qu’il sortait de ses poches. Et cette monnaie, elle réapparaissait dans les poches de nos robes de chambre, dans nos pantoufles, bref, un peu partout, là où il nous disait de regarder. Je n’ai compris que bien plus tard qu’il la laissait glisser le long de son pantalon à revers qui était alors à la mode. Surprenant qu’il n’ait pas fait de bruit en marchant après ses fameux tours de magie.

Mais ce dont je me souviens avec le plus d’émotion, c’est l’histoire qu’il me racontait: « Le petit agneau noir de mon cœur ». C’était la seule histoire que je voulais entendre. Une belle histoire triste. Et je pleurais à n’en plus finir. Il avait beau vouloir m’en lire une autre, c’était celle-là que je voulais entendre pour ne mieux que pleurer encore.

Il a vieilli, moi aussi, et finalement nous nous sommes appréciés. Lui, fier comme toujours mais prêt à accepter l’aide de ceux qui l’aimaient sans le juger, et moi plus compréhensive.

Cher papa, il avait la musique en tête. Que ce soit Plaisirs d’amour, Ce vieil anneau d’argent, La Vieille maison grise, il chantait continuellement. Nous connaissions le répertoire de «La Bonne Chanson» et nous chantions tous ensemble, à qui mieux mieux.

Il est mort il y a douze ans. Après toutes ces années, je réalise bien sûr qu’il n’était pas parfait mais surtout, surtout, combien je lui ressemble!

Alors si vous voyez votre père aujourd’hui, soyez gentil avec lui; vous lui ressemblez peut-être plus que vous ne le pensez!