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Une collaboration spéciale de Guy Lussier, un ami de longue date.

Zachary Richard – Généreux

On est au beau milieu de la nuit et je suis en train de taper sur mon «laptop» à la lueur de l’écran cathodique de mon autre ordinateur qui roule un diaporama en boucle. Ça me donne juste assez de lumière pour voir ce que je fais. Je suis un peu particulier dans mes pratiques parfois.

J’arrive tout juste de Laval et je suis très excité. Ho! Arrêtez! Déjà que je vous ai écrit que le «Village» avait de quoi me séduire, n’allez pas encore penser que je consomme de ce que ces deux endroits ont la lubrique réputation d’offrir. Quand même, je ne suis ni à voile ni à vapeur, j’ai un char et il me coûte assez cher pour que je lui sois fidèle. Je ne suis qu’au «gaz» et encore, au «jaune»; c’est bien en masse pour un Ford!

Bon, si je suis si fébrile, c’est que je sors à peine de la Salle André-Mathieu où avait lieu le lancement de la tournée de Zachary Richard.

Il est bon pensez-vous? Il est bon en môdit!

En fait, ils sont bons parce qu’il joue avec de précieux complices qui sont d’abord et avant tout d’extraordinaires musiciens. À quatre en tout sur scène, ils nous ont offert autant de présence sonore que n’importe qui avec une douzaine de musiciens. Mais là, attention, je ne cherche pas à dire qu’ils utilisaient des tonnes d’artifices, bien au contraire, tout était toujours au premier degré. C’est par la créativité et la versatilité qu’ils ont réussi à donner à chaque chanson son caractère propre et différent. C’était éloquent.

Donc, avant même de parler de M Richard, je vais vous les présenter parce qu’ils en valent la peine et que Zachary lui-même serait heureux qu’on en fasse l’éloge. Vous auriez dû le voir nous les présenter. Il voulait tant qu’on les applaudisse, qu’on leur donne leur juste part de gloire. Effectivement, ils ont fait une mémorable soirée de ce qui aurait très bien pu n’être qu’un autre spectacle.

Il les a nommés et nommés encore, mais comme j’ai une lamentable mémoire des noms et que je n’ai pas pris de notes, je vais les identifier par fonction, de droite à gauche, sans marquer de préférence.

D’abord son bassiste. Un polyinstrumentiste qui n’a pas été sans me rappeler le merveilleux Denis Masson de Plume Latraverse. Pas que Denis fasse nécessairement ça en spectacle, mais pour l’avoir déjà croisé dans une autre vie, je l’en sais parfaitement capable. Par moments, je croyais presque le voir.

Au début, j’étais étonné. Pas de bassiste? Mais ça sonnait pourtant. Ils ont commencé avec les trois plus beaux extraits de Cap Enragé et toujours pas de basse. Mais ça sonnait en masse, que voulez-vous que je vous dise; puis j’ai réalisé.

À trois guitares, ils y arrivaient parce que le bassiste grattait sur une guitare baryton au même rythme que les deux autres. De la guitare acoustique, que de la guitare acoustique, mais avec une profondeur certaine. Et ça, c’est sans compter son incroyable solo tout à fait moderne, mais tellement inspiré du jeu de Django. Plus tard dans la soirée, il a pris la basse et là, on a vu qu’il était un excellent bassiste en plus.

Quand je vous parlais de versatilité à l’intérieur de peu de moyens, c’est surtout à lui que je pensais.

Le batteur? Ça serait injustement limitatif de l’appeler ainsi. Un percussionniste polyvalent vous voulez dire? C’en était presque choquant.

Tantôt avec deux baguettes, tantôt avec des balais, tantôt avec soit l’un soit l’autre, mais augmenté de grelots, tantôt avec des maillets ou des maracas. Et tout ça, autour d’un «drum kit» absolument différent des autres. Et avec ça, jamais deux trucs identiques dans chacune des mains. Qui plus est, il utilise un «floor» accordé aussi bas que son «kick» sauf que ce dernier est étouffé alors que le «floor» lui, résonne comme une timbale. Et il s’en est servi avec une sournoise intelligence en plus.

Il n’a pas cessé de nous étonner de toute la soirée par sa grande inventivité rythmique autant que par son choix d’instruments. Mais il a d’abord été d’une remarquable justesse de caractère. Un Jim Keltner avec rien en moins et autre chose en plus, il aura été tout ça et encore…

Quand je vous parlais de versatilité à l’intérieur de peu de moyens, c’est surtout à lui que je pensais.

Et le guitariste… Mon Dieu! «Ô, Jésus», comme dirait Zachary lui-même. Un monstre à six cordes, un vrai fou, une incroyable machine. Il est d’ailleurs le seul à s’être déplacé à l’avant-scène pour prendre sa part du «spotlight» à son tour. Et ça en valait la peine. C’eût été triste qu’on ne nous offre pas ça.

Il a joué de tout l’arsenal connu, de la guitare électrique à la mandoline en passant par la Dobro et la Flat-top, mais c’est à la Telecaster qu’il nous a franchement étonnés à deux reprises. C’est le regretté Leo Fender qui aurait été fier de ça.

Son style inspiré et soutenu en plus de ses incroyables timbres nous a soufflés.

Et encore, quand Zachary «guitarait» sa guitare, que le batteur battait sa batterie, que le bassiste «bassait» sa basse et qu’il n’y avait plus de place pour une autre guitare, il nous faisait des claviers, mais toujours à la guitare. Avec juste ce qu’il fallait de compression et une tonalité toujours particulière. Il n’arrivait pas à rendre l’illusion d’un synthétiseur, mais il en tenait quand même le discours de redoutable manière.

Quand je vous parlais de versatilité à l’intérieur de peu de moyens, c’est surtout à lui que je pensais.

Et enfin, Zachary Richard, nerveux, inquiet, fébrile, mais tellement généreux.

Oui, ça, il ne nous l’a pas caché. Il était nerveux puisqu’il entreprenait une première tournée en cinq ans. Mais quand on a autant de talent et de métier et qu’on sent si bien ses chansons, je ne vois pas ce qui aurait pu mal aller. En tout cas, moi, je n’ai rien noté qui ait pu me faire croire que je n’assistais pas à un spectacle bien rodé. En fait oui, mais bon… c’était juste drôle.

Que voulez-vous, sans même le faire exprès, je compte les mesures; je l’ai d’ailleurs réalisé à ce moment-là. À la fin d’un intermède instrumental, il s’est approché du microphone et a attaqué la reprise de sa chanson deux mesures trop tôt. C’était transparent, personne n’a rien vu, je crois, mais de voir les deux autres guitaristes se regarder instantanément avec un gros sourire qui a duré un bon trente secondes, j’ai compris que je venais d’en attraper une. Mais à part ça et quelques problèmes techniques avec le transmetteur sans fil de sa guitare, tout était impeccable.

Tout de suite en partant, trois chansons de Cap Enragé bout à bout et après, il nous a enfin parlé, de son plaisir d’être là avec nous, des craintes qu’il entretenait, et de son nouvel album Lumière dans le Noir. Puis il en a joué quelques extraits, mais pas les plus marquants. Déjà, à cause de la radio, certaines chansons ont conquis le public et il les a judicieusement placées pour qu’elles prennent plus d’importance. Je pense ici à Ô, Jésus, La Ballade de DL-8-153 qu’il nous a présentée avec humour en latin, La Ballade de François Paradis en deuxième partie et La Promesse Cassée, à la toute fin, au piano pour la seule fois.

Mais bon, d’où tiens-je cette histoire de deuxième partie de spectacle puisqu’il n’y avait pas d’entracte? Et bien, quoique ça soit ma seule réserve, j’ai trouvé que ça avait démarré lentement. Je ne sais pas pourquoi, tous les ingrédients y étaient pourtant. Mais sans chercher à l’expliquer, je vais tenter quelques hypothèses.

D’abord, j’avais des attentes, je m’attendais à un immense charisme de sa part et il avait malgré lui annoncé la couleur en ce sens. Il est arrivé habillé d’un complet noir et d’une chemise noire, sans cravate. Yves Montand, tiens, qui joue des ballades Cajuns avec une grosse guitare accrochée dans le cou. C’était surréaliste.

Comme Rivard, comme Aznavour, comme tous les plus grands, en complet et sans cravate. Mais bon, était-ce l’éclairage trop vague, trop flou qui ne le ciblait pas assez ou bien mon humeur un peu particulière de ce soir, mais je n’ai pas accroché sur lui. Je n’en avais que pour ses musiciens. Mais ça restait agréable et très intéressant, je ne franchissais simplement pas la frontière entre le plaisir et la pure jouissance. Je suis exigeant, je sais.

Puis, tout d’un coup, il a changé le mal de place. On joue du rock, des «shuffles», on brasse la cabane et on se fait un petit bal Zydeco endiablé à l’accordéon. Il nous a fait lever debout, chanter avec lui, danser la danse des écrevisses et c’en était fait, il nous avait tous conquis. J’avais aussi obtenu ce que j’étais venu chercher; voir Zachary Richard. Et là, franchement, je l’avais vu dans toute son éblouissante splendeur.

Après ça, pour les chansons plus douces, plus tristes, plus troublantes et que sais-je encore qui ont suivi, on ne voyait plus que lui sur scène. Sa voix forte et juste qui avait été là depuis le début était devenue plus présente, plus chaude et intime. C’était émouvant.

Il nous a quittés après une grosse heure et demie d’incroyable performance et sous nos applaudissements est revenu pour trois chansons encore. Généreux disais-je déjà? Non pas pour ça.

Il est encore sorti une autre fois et là, il est revenu pour un vrai rappel. Seul en scène, non, dans la salle avec nous, il nous a permis de chanter Travailler c’est Trop Dur avec lui. Et encore, juste avant de sortir une dernière fois, il a repris le refrain à notre grand étonnement, juste pour nous en donner encore un peu plus.

Mais quand je vous parlais de générosité à l’intérieur de peu de moyens, c’est surtout à lui que je pensais.

Guy

1/2

0 Au secours, 1 Pas du tout, 2 Un peu
3 Assez, 4 Beaucoup, 5 Passionnément

Zachary Richard est en spectacle ce soir au Métropolis. Cliquez sur son site… pour connaître les dates de ses prochains concerts.