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GRAND-PAPA MILLET

UNE NOUVELLE DE ROSE-NOËLLE JOUGLA : 5

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Hourra! C’est Noël! Je saute du lit et je cours au salon.

Grand-Papa et Grand-Maman attendent en robe de chambre. Ils boivent leur café. Grand-Maman m’ouvre les bras. Je me colle et nous nous souhaitons « Joyeux Noël »

Grand-Papa bougonne des vœux d’un air gêné. Je n’insiste pas.

Je saute dans les bras de Papa, je prends Maman par le cou et tous les trois, nous nous embrassons en nous chatouillant. Le tout finit sur le tapis en un fou rire général. Tiens! Encore ce drôle de sourire au coin gauche de la bouche de Grand-Papa – qui arrête dès que je le regarde.

Maintenant, c’est sérieux : l’ouverture des cadeaux.

Mes parents m’ont offert un jeu d’ordinateur sur CD ROM. Maman et Papa se sont payés une fin de semaine dans un SPA. Je ne sais pas ce que c’est mais ils ont l’air contents. Ce sera Tatie Janine qui me gardera. Ouf ! Grand-Papa a offert à Grand-Maman un CD de Garou et elle lui a acheté un rasoir tout bleu. Je ne sais pas s’il me le prêtera quand je serai grand. On verra.

Grand-Maman se lève et va chercher derrière le sapin une boîte enveloppée de papier rouge et d’un ruban doré. « C’est pour toi. De la part de Grand-Papa. » Je le regarde, bouche bée et je déchire le papier vite, vite sous le regard un peu moins bougon de Grand-Papa. J’ouvre la boîte et mon cœur bat à cent à l’heure; ce sont les soldats de bois de l’autre fois. « C’est pour moi? C’est pour moi? » Je regarde Grand-Papa, les soldats, encore Grand-Papa et puis mon cadeau. Il finit par me dire avec son ton habituel : « Ben oui! Comme ça, t’auras de quoi t’occuper sans rien briser! »

Son attaque me rend très triste mais Grand-Maman me prend dans ses bras et me dit en riant : « N’écoute pas ce vieux malcommode. Il est content de te donner ses soldats. Tu sais, c’est un cadeau de son parrain pour ses neuf ans! » Je souris de nouveau et leur dis : « Moi, j’ai un cadeau spécial pour vous. Bougez pas. Attendez-moi. » Je pars en courant chercher mon violon que j’avais presque oublié. Je me cache derrière la porte vitrée et j’annonce : « Mesdames et Messieurs, voici Dominique Orjubin-Millet dans l’interprétation (je bute sur ce mot difficile) de sa pièce favorite. » Et je commence à jouer, caché derrière la porte. Je me concentre sur mon archer, sur mes doigts, sur le temps et sur les cordes. J’avance à côté du sapin. Je ferme les yeux et je joue mon morceau deux fois de suite, dans un silence étrange, comme à l’église.

J’ai fini. J’ai réussi. Je ne me suis trompé qu’une fois. J’ouvre les yeux. Grand-Papa a les yeux ronds, les sourcils levés et la bouche ouverte. Grand-Maman s’essuie les yeux. Papa et Maman sourient fièrement.

Tout à coup, le ciel me tombe sur la tête avec ses anges et ses trompettes. Je ne quitte pas des yeux mon Grand-Papa qui m’ouvre les bras et qui dit : « Dominique. Mon grand garçon! Mon tout petit. Viens voir ton grand-père. »

À suivre le 28 mai