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GRAND-PAPA MILLET

UNE NOUVELLE DE ROSE-NOËLLE JOUGLA 6

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Monsieur Millet, debout devant la fenêtre, suit la valse des flocons de neige. Des spirales folles quittent les nuées immaculées et tourbillonnent au-dessus de la haie de chèvrefeuille. Les érables lui font des signes frénétiques de leurs membres décharnés.

Incapable d’oublier, il se repasse pour la énième fois la vidéo de ses déboires : les années 80. La Baie James. Le grand rêve souillé.

À cette époque, Antoine Millet était heureux. Femme, enfants et travail lui apportaient d’appréciables satisfactions.

Et puis, un peu avant Noël, il fit la connaissance de Jean-Marie Gonthier, Français de Nancy qui portait dans ses bagages une dose incroyable de rêves, d’optimisme et d’humour. En deux semaines, il conquit toute l’équipe de tapissiers-décorateurs. Quant à lui, il en fit son coéquipier, le sien ayant pris sa retraite fin novembre.

Ils prirent l’habitude d’aller ensemble à la brasserie le midi et après le travail. Ils parlèrent des heures de leur passé et échafaudèrent des plans pour un glorieux futur .

Son épouse Reine-Marie l’invita à souper et tomba elle aussi sous le charme . Il fit dès lors partie de la famille. Ses enfants l’appelaient Tonton Jean-Marie, comme ses neveux de France .

De leurs conversations décousues naquit au fil des jours un projet tout à fait réalisable : prendre en charge la finition des immeubles et des maisons des projets LG1 etLG2 : pose des tapis, de la tapisserie et de la peinture. Ils écrivirent leurs idées et les présentèrent au responsable .

Au printemps, leur soumission fut approuvée. Sa famille se réjouit du changement d’horizon. Les garçons surtout anticipaient l’aventure avec Tonton Jean-Marie. Le seul problème consistait à fournir dix mille dollars d’investissement au nom de Jean-Marie, signataire du projet mais sans un sou. Ses économies, disait-il, étaient bloquées à la banque pour six mois encore; après, il pourrait rembourser sa part, sans problème. Tu fais partie de la famille, a rétorqué Antoine, tu es comme un frère pour moi. Il a signé le chèque , le lui a donné et n’a plus jamais entendu parler de lui. Il s’est volatilisé, laissant ses amis incrédules, abasourdis et complètement assommés.

Depuis cette époque, Monsieur Millet voue une haine féroce à tout ce qui vient de France : hommes, femmes, vins et fromages, TOUT. Sa femme devint son unique amie et la musique, son refuge. Il travailla sept jours par semaine pour compenser la perte de ses économies.

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Pourquoi as-tu fait ça, mon fils? Pourquoi es-tu parti quatre ans en France? Pourquoi as-tu épousé cette Française de malheur et adopté son fils? Il n’est ni de ma chair ni de mon sang et parle avec ce détestable accent pointu. De toutes façons, ça n’a pas d’allure les familles de nos jours. Cette multitude de parents et de grands-parents, tous ces mélanges de races et de nationalités, où cela va-t-il mener la société?

Grand-Papa Millet réfléchit un bon quart d’heure lorsqu’un petit coup frappé à la porte le sort définitivement de ses cauchemars . « Entrez » Dominique examine la forme de ses sourcils et les voyant bien à leur place, lui demande : « Peux-tu me dire si je joue comme il faut, s’il te plaît, Grand-Papa? »

Ce texte de 6 pages dans les chroniques de Louise Turgeon appartient à :

ROSE-NOËLLE JOUGLA, 2 AVRIL 2003, ST-BRUNO