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Il était une fois un petit Roi. Il s’appelait Jean. C’était donc le petit Roi Jean puisque Jean est son nom. Ce petit Roi régnait sur un tout petit royaume. Mais on pourrait dire aussi qu’il sévissait sur un petit État.

Dès son couronnement, le petit Roi s’employa à donner des ordres. C’était normal puisqu’il était le Roi. D’abord, il ordonna de construire une grosse centrale polluante pour produire de l’électricité. Puis, il décida que les élèves juifs des écoles privées devaient recevoir les mêmes subventions que ceux des écoles publiques. Il pensa ensuite que les étudiants étaient trop gâtés. Il ordonna de leur couper les vivres. Puis, il décida de faire une loi. Il avait pensé qu’un parc n’était un parc que tant que c’était un parc. Il voulut donc en faire autre chose et imagina une loi pour changer les choses.

Le peuple de son royaume était très mécontent, et même ses plus loyaux sujets devenaient de plus en plus mal à l’aise.

Le petit Roi réfléchissait. Comment se fait-il, se demanda-t-il, que tous les ordres que je donne suscitent le mécontentement du peuple ? Après tout, c’est moi le Roi, c’est donc moi qui décide, c’est bien normal.

Une nuit, le petit Roi fit un rêve. Dans ce rêve, il fut transporté sur une planète, loin dans l’espace. Vous savez comment sont les rêves, capricieux et parfois fantaisistes. Dans son rêve, le petit Roi se retrouva sur la planète d’un autre Roi. Voilà quelqu’un de mon rang, se dit-il, avec qui je puis échanger d’égal à égal.

Mais le regardant de plus près, le petit Roi le reconnut. Mais oui, c’est le Roi du Petit Prince. Je dois rêver, se dit-il dans son rêve, en se grattant la tête. Hé bien, puisque nous y sommes, profitons-en.

Bonjour Roi, dit le petit Roi. Bonjour, répondit le Roi, qui se réjouissait en son for intérieur. Il y avait tellement longtemps qu’il n’avait vu personne. En fait, depuis la visite de… Comment s’appelait-il le Petit Prince ? se demandait le Roi. Qu’importe.

Alors, mon ami que me vaut le plaisir de votre visite? demanda le Roi, interrogatif. Le hasard, répondit le petit roi. Je suis Roi de mon État, glissa-t-il, et vous aussi, si j’en juge par votre couronne. Le Roi le regardait un peu médusé.

En fait, je m’interroge, dit le petit Roi. Ah oui, fit le Roi. Qu’est-ce qui vous accable ainsi ? C’est que, dit le petit Roi, je suis Roi, je donne des ordres, et mes sujets se rebellent… Je ne comprends pas, laissa-t-il tomber pensif.

Je ne comprends pas non plus, dit le Roi… Moi, je suis toujours obéi quand j’ordonne, dit-il. Moi, je ne le suis jamais dit le petit Roi. Peut-être, dit le Roi, que les ordres que vous donnez ne sont pas raisonnables.

Comment ! s’exclama le petit Roi en sursautant si brusquement qu’il faillit se réveiller. Donner des ordres raisonnables, mais voyons, quand on est Roi, on est Roi.

» Si j’ordonnais à un général de voler d’une fleur à l’autre à la façon d’un papillon, ou d’écrire une tragédie, ou de se changer en oiseau de mer, et si le général n’exécutait pas l’ordre reçu, qui, de lui ou de moi, serait dans son tort ? Ce serait vous « *, dit le petit Roi.

» C’est exact, dit le Roi. Il faut exiger de chacun ce que chacun peut donner, reprit le roi. L’autorité repose d’abord sur la raison. Si tu ordonnes à ton peuple d’aller se jeter à la mer, il fera la révolution. J’ai le droit d’exiger l’obéissance parce que mes ordres sont raisonnables. « *

Sur ce, la voix douce et suave de la reine Michou se fraya un chemin jusqu’au creux de l’oreille du petit Roi. Dors-tu, petit Roi Jean, tu ronfles, dit-elle ! Le petit Roi ouvrit les yeux. Mais il était désormais habité par les paroles du Roi qu’il venait de rencontrer en songe.

Va-t-il reléguer ses conseils au fond des oubliettes de son cerveau? L’avenir le dira…

Gilles Théberge