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« Un acte, une habitude, une institution, une loi n’engendrent pas seulement un effet, mais une série d’effets. De ces effets, le premier seul est immédiat; il se manifeste simultanément avec sa cause, on le voit. Les autres ne se déroulent que successivement, on ne les voit pas ; heureux si on les prévoit », écrivait Frédéric Bastiat en 1850.

Il n’y a pas si longtemps d’importantes manifestations publiques se sont tenues, dans les rues de Montréal et devant le parlement de Québec. Le slogan le plus populaire était : «On a pas voté pour ça!» Vous en souvenez-vous? Quelques mois plus tôt les Québécois avaient élu Jean Charest au nom du sacro-saint changement. Ils n’avaient manifestement pas prévu la suite.

Ce 23 janvier 2006, nous sommes conviés à participer à la formation du prochain parlement canadien. Dans l’arène, quatre formations politiques dites principales. Au Québec, la lutte s’intensifie dans quelques régions, principalement entre les Conservateurs et le Bloc.

Les Conservateurs ayant réussi à projeter une nouvelle image dans l’imaginaire des électeurs, c’est avec beaucoup d’étonnement que l’on assiste à un certain engouement pour le chef conservateur et son parti. Cet enthousiasme pourrait se traduire par des gains notables en termes de votes pour un parti dont on sait déjà que certaines politiques appréhendées heurteront de front un ensemble de valeurs chères aux Québécois.

Par exemple, l’adhésion au traité de Kyoto, le mariage gai, le contrôle des armes à feu, la gestion de l’offre en agriculture, le modèle de gestion d’un ensemble de programmes sociaux dont le système de garderie, la non adhésion au bouclier antimissile, la non participation à des actions militaires belliqueuses à la solde des États Unis.

Voilà quelques exemples seulement de ce qui pourrait fort bien être remis en question par un caucus Conservateur inspiré par une pensée de droite issue directement des plaines de l’ouest. Une pensée qui marque une certaine proximité avec la droite républicaine qui sévit aux USA.

Pourquoi le poisson mord-il à l’hameçon? Parce qu’il voit le ver et ne voit pas l’hameçon, la ligne, le pêcheur. En l’occurrence, le ver que tient Stephen Harper au bout de sa ligne consiste en l’expression d’une ouverture à certaines aspirations collectives des Québécois. Ainsi, ce dernier s’engage à régler le déséquilibre fiscal.

En principe nous pourrions dire bravo! Mais comment va-t-il le faire? Lorsque la question lui est posée, Harper en fait une simple question de pourparlers entre initiés pour refuser de répondre avec le moindrement de précision. Où est le plan?

Une autre pente sur laquelle Harper s’engage est celle de la représentation du Québec sur la scène internationale. Là encore, le chef conservateur demande un chèque en blanc.

Plusieurs, et j’en suis, pensent que ce qui attend le Québec est une présence certes dans certains forums internationaux, mais le siège sur lequel il sera assis est un strapontin. C’est passablement inconfortable pour qui ne partagerait pas les positions fédérales. L’hameçon ici, c’est que le Canada ne renoncera jamais à ne parler que d’une seule voix. Certains ne le voient pas ainsi, mais ils se trompent.

Qu’il soit détenu par Martin, Harper ou même Jack le jovialiste, jamais le gouvernement fédéral ne permettra au Québec d’exercer la plénitude de ses responsabilités. Que ce soit à l’intérieur du Canada ou dans le monde, toujours il voudra contrôler son action au nom d’un intérêt dit national. Pourtant le Canada n’est pas une nation. C’est un pays constitué de plusieurs nations et c’est pourquoi on dit que c’est une fédération. Certains ne font pas cette distinction fondamentale.

« Les empereurs romains n’oubliaient surtout pas de prendre le titre de «tribun du peuple», parce que cet office était tenu pour saint et sacré; établi pour la défense et la protection du peuple, il jouissait d’une faveur dans l’Etat.

Ils s’assuraient par ce moyen que le peuple se fierait mieux à eux, comme s’il lui suffisait d’entendre ce nom, sans avoir besoin d’en sentir les effets. Mais ils ne font guère mieux ceux d’aujourd’hui qui, avant de commettre leurs crimes les plus graves, les font toujours précéder de quelques jolis discours sur le bien public et le soulagement des malheureux. On connaît la formule dont ils font si finement usage; mais peut-on parler de finesse là ou il y a tant d’impudence ? »

C’est Étienne de La Boétie qui écrivait cela dans son Éloge de la servitude volontaire. Je trouve que c’est fort pertinent, au moment où le chant des sirènes conservatrices, et les forces fédérales dans leur ensemble, tentent, une fois de plus, de séduire les Québécois.

Espérons qu’il a raison, Gilles Vigneault, quand il dit : « Les racines se souviennent toujours du sol qui les a vues pousser. » Nous verrons bien, ce soir du 23 janvier 2006, si les Québécois sont lucides quant à la portée et aux conséquences futures de leur vote. Voteront-ils pour eux-mêmes en soutenant la seule force qui représente intégralement leurs intérêts comme peuple? Se souviendront-ils de leur devise?

GILLES THÉBERGE