Art et culture
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La lecture n’est que la moitié de la science
indispensable; elle commence l’homme social, l’écriture
le complète.

L’homme qui ne sait pas écrire lit les pensées des autres, mais il ne peut faire lire ses propres pensées;
il entend, sans avoir la faculté de répondre; il a reçu
l’ouie – il lui manque la parole!

Ses relations avec les absents se bornent à un éternel
monologue dont il est l’auditeur muet; aucun moyen de
faire à son tour ses confidences, d’adresser une
question, ni de dire ce qu’il veut!

L’HOMME QUI NE SAIT PAS ECRIRE SE DEFIE EN VAIN DES
INFIDELITES DE SA MEMOIRE

Il ne peut fixer par une note invariable le souvenir
présent; tout se détruit successivement derrière lui, les dates, les noms, les circonstances, parce qu’il n’a
pu rien rattacher à des signes précis.

Son cerveau ressemble à ces ardoises sur lesquelles
on écrit pour un instant une phrase ou un chiffre fugitif;
chaque jour y efface le fait de la veille.

L’HOMME QUI NE SAIT PAS ECRIRE NE PEUT EXPLIQUER A UN
ABSENT L’AFFAIRE DONT DEPEND SA FORTUNE OU SON HONNEUR.

Il voudrait en vain faire parvenir à ceux qui
gouvernent sa réclamation ou sa plainte; obligé d’emprunter la main d’un autre homme, il se trouve
frappé d’une sorte d’enfance éternelle; c’est un mineur
qui ne peut se produire qu’avec le secours d’une tutelle.

L’HOMME QUI NE SAIT PAS ECRIRE IGNORE L’ART DE METTRE
EN ORDRE SES PENSEES ET DE LES EXPRIMER AVEC BRIEVETE.

Accoutumé à la diffusion de la parole improvisée, il n’a jamais pu refaire ses phrases, discuter ses expressions, déplacer ses arguments, étudier enfin cette science du langage, qui apprend à tout dire sous la meilleure forme et avec le moins de mots.

L’HOMME QUI NE SAIT PAS ECRIRE LIMITE SON INFLUENCE

Alors que celui qui écrit peut partager ses pensées avec le monde entier, convaincre des centaines de personnes, gagner à sa cause les gens les plus importants pour lui, celui qui n’écrit pas doit s’en tenir à son cercle d’intimes.

Il limite son pouvoir, partage son savoir avec parcimonie, et du coup limite et sa fortune et sa réputation.

Mais l’homme qui sait LIRE ET ECRIRE est comme l’oiseau qui a senti pousser ses deux ailes; le monde lui est ouvert! il a obtenu cette victoire sur l’espace et sur le temps que le pasteur demandait dans son rêve.

Maintenant tout dépend de l’emploi qu’il fera de ces puissants instruments! Dès le paradis terrestre, l’arbre de la science était en même temps celui du bien et du mal!

Quiconque saura lire et écrire pourra, certes, faillir, mais, du moins, ce ne sera pas sans le savoir; sa faute ne viendra pas de l’ignorance, mais du choix, et il pourra en être légitimement responsable devant les hommes, comme il l’est devant l’Etre Suprême.