Art et culture
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L’arbre. Qu’il soit mythique, symbolique ou réel, il est imprimé, indélébile, dans notre imaginaire, notre mémoire, notre culture, bref, dans nos vies. À l’aube du mois de mai, mois de l’arbre, qu’en est-il ?

Le plus évocateur d’entre tous est sans doute celui de la connaissance du bien et du mal. Même n’en connaissant pas vraiment l’essence, pour nous tous, il demeure celui par lequel notre mère Ève commit, paraît-il, l’irréparable imprudence d’y cueillir un fruit. Défendu le fruit, bien entendu, avec les conséquences que l’on sait.

Plus tard dans l’histoire, on retrouve le figuier stérile que maudit Jésus pour ne pas avoir porté ses fruits. Selon certaines interprétations, cet arbre représente l’homme sans repentance, et cela le condamne, mort qu’il est déjà à ce qu’il devait être, à mourir encore.

Plus près de nous, la science découvrit un jour l’arbre duquel nos ancêtres descendirent, pour que nous puissions ensuite devenir ce que nous sommes aujourd’hui. Et en chemin inverse, il y a celui, généalogique, dans lequel il nous plaît de remonter de temps à autre, histoire de savoir mieux de qui nous descendons.

Il y a aussi l’arbre de l’intuition, celui sous lequel monsieur Newton découvrit, recevant sur la tête une pomme tombée, la Loi universelle de la gravitation. Puis il y a l’arbre réel, familier, celui que nous croyons connaître. Mais qu’est-ce qu’un arbre pour nous? On en fait tellement de choses sans y penser.

Justement pensons-y un peu : on le choisit, on le plante, on l’arrose, on l’observe. On se réjouit de constater qu’il a bien grandi, ou bien on se désole de ce qu’il ne grandit pas assez vite. Parce que l’arbre, c’est sûr, nous avons des plans pour lui…

On le plante en rangée ou en paquet. On en fait des haies et des bosquets, tantôt préservant du vent, tantôt de l’érosion. Il façonne aussi nos paysages, il embellit nos parterres. Et il suscite notre admiration quand, ayant réussi à passer à travers le temps, heureusement négligé par la hache, il étale enfin sa majesté devant nos yeux ébahis.

Mais autrement qu’en fait-on ? On le coupe, le découpe, le scie, le sculpte. On le décore un temps, le chargeant de mille feux. On festoie autour. Puis, il nous encombre et on le jette aux ordures.

On lui demande, encore aujourd’hui, de réchauffer nos logis. On s’entoure de ses lambris, on le fixe en déclin, on le couche en parquet, on le monte en charpente, on lui fait tenir les murs et la toiture de nos maisons. On l’assigne au titre de gardien, cerbère immobile et solide, pour nous protéger des intempéries.

Pourtant, alors que l’on devrait le vénérer et le protéger, on l’exploite, ici comme ailleurs, parfois sans vergogne et au mépris du sens commun. Comme si, inconsciemment, l’Humanité se balançait, insouciante, sur la branche du Michaud de la chanson où elle est perchée. Toute la question est de savoir si, après être tombée, elle pourra se relever. Parce que malgré les apparences, nos discours savants et notre belle assurance, il y a péril en la demeure.

Savons-nous que cette année seulement, dans le monde entier, au moins1 874 944 hectares de forêt ont été détruits ?

Et puis, 999 192 hectares de terre arable ont été perdus en raison de l’érosion du sol, phénomène largement tributaire de l’absence d’arbres ou de leur disparition ?

Enfin, 2 467 903 hectares de terre arable ont été désertifiées cette année seulement, conséquence directe d’une déforestation sauvage dans certaines parties du monde où le souci de la suite des choses n’est qu’une vision de l’esprit ? Et cela continue .

Les avertissements viennent pourtant de loin. Tchekhov, au début du siècle dernier, lance par la voix de son personnage, Oncle Vania, un cri d’alarme étonnant contre la destruction de la nature. Mise en garde surprenante puisqu’il apparaît plutôt inusité qu’au siècle dernier une conscience si aigüe de la fragilité de la nature ait pu s’exprimer avec tant de clairvoyance. Hélas ce que nous observons aujourd’hui donne raison à l’oncle Vania. Il n’y a pas de doute, ce sera l’arbre… ou nous perdrons la vie.

Gilles Théberge, président
Regroupement agroforestier centricois RAC