Art et culture
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Depuis quelques jours, les auditeurs de « C’est bien meilleur le matin » sont sollicités, sans relâche et avec une efficacité redoutable, pour s’offrir un cadeau de grande classe à l’occasion de la Guignolée des médias.

Sur le mode de l’enchère, sont offerts aux plus offrants des lots tels qu’une visite guidée aux Internationaux de tennis féminin, une descente à ski inoubliable du massif de Charlevoix et autres aventures extraordinaires et, bien sûr, inoubliables.

Ils y seront accompagnés de personnages connus, vedettes des médias, du monde artistique ou sportif. Et ce n’est pas tout, certains feront ripaille qui les laisseront ventre plein à roter des relents de fine cuisine pendant des jours. Certains passeront une nuit de rêve dans un grand hôtel. Burp!

En filigrane qu’y a-t-il derrière ? Bien entendu l’innombrable cohorte des démunis, bénéficiaires de tous les besoins et de toutes conditions. De pauvres à plus pauvres, ils se pressent en rangs serrés tremblant, bientôt pleurant de reconnaissance. Tous y sont, femmes, enfants négligés, affamés et abusés, employés jetables, « robineux » grelottants sur les trottoirs. Il en est ainsi, BS de tous âges, souriez, les paniers de « Nowell » s’en viennent, on s’occupe de vous.

Loin de moi l’intention de mépriser quiconque. Ce qui ne m’empêche pas de rager en voyant se déployer une fois de plus l’industrie de la charité. La charité, n’est-elle pas d’abord cette vertu théologale qui porte au geste concret, concourant au soulagement des pauvres ? C’est le mouvement du cœur, le moteur qui fait passer de la pensée au geste vers autrui, quand on se rend compte que cet autrui manque de tout. Et les mal pris ne sont pas rares, on en conviendra, Rappelons-nous simplement les statistiques révélant qu’environ 13% des personnes ayant requis un panier de Noël l’an dernier étaient… en emploi. On devine à quel salaire…

Dans cette surenchère où l’appât est tout entier tourné vers la satisfaction totale du donateur, dites-moi donc ce qu’il reste de la vertu ? Si des gens disposent de milliers de dollars leur permettant de s’offrir le luxe de côtoyer les « pitounes » du tennis féminin, la griserie du massif charlevoisien, les vins fins de l’un et les toiles de l’autre, diantre, pourquoi ne les consacrent-ils pas entièrement à soulager la misère des pauvres sans attendre rien en retour ? Ce serait drôlement plus efficace.

La charité, geste noble s’il en est un, est profondément ancrée dans notre culture. À l’époque où fut inventée notre guignolée, c’est tout le peuple qui était pauvre. Nos ancêtres ont tous ou à peu près tiré le diable par la queue. Ce n’est un secret pour personne, plongez simplement dans vos souvenirs de famille. Ils ont trouvé ce moyen de partager, montrant ainsi une solidarité qui fait partie intégrante de notre fibre nationale.

Nous n’en sommes plus là. Nos moyens de production se sont passablement renforcés et notre société est plus riche. Nous sommes capables de créer la richesse. Force est de constater cependant que face aux plus démunis nous avons conservé pour l’essentiel la mentalité du siècle dernier. Bien entendu, elle fait recette, mais elle a le fâcheux travers de ne pas changer fondamentalement les choses. Pire encore, nous poussons l’imagination jusqu’à inventer des jeux, où l’on a l’impression que les grands gagnants sont les quelques- uns qui peuvent se payer la traite en prétendant aider les pauvres. Ces pauvres que probablement ils ne rencontreront jamais. C’est mieux ainsi, ça pourrait troubler leur sommeil dans les draps de satin du Grand Hôtel où les mène leur générosité.

Si vraiment on aimait les gens de chez nous qui peinent dans la misère, on ferait une grande corvée. Un projet collectif qui ne prendrait fin que lorsque le dernier des chômeurs aurait trouvé un emploi avec un salaire décent. Jusqu’au moment où il aurait retrouvé sa dignité, et serait devenu capable de se payer lui-même sa dinde de Noël, au lieu de n’être que la dinde festive des bourgeois que nous sommes devenus.

EMISSIONS

GILLES THÉBERGE