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PSYCHOLOGIE

Les enfants du désamour

LE MONDE | 26.10.04 |

Pour l’évolution des jeunes dont les parents se séparent, l’essentiel ne serait pas tant la rupture que le climat conflictuel qui souvent l’entoure.

Il fut un temps, pas si lointain, où l’enfant de parents divorcés se prenait volontiers pour un vilain petit canard. Désormais, selon une enquête de l’Insee publiée en 2003, un mineur sur quatre voit ses parents se séparer, et un jeune de moins de 25 ans sur quatre vit avec un seul d’entre eux.

Les canards sont aujourd’hui des millions. Sans que l’on sache, pour autant, quelles sont les conséquences psychologiques de cette situation sur leur développement.

Sur le court terme, tout le monde est d’accord. « Ne comptez pas sur moi pour prétendre que la séparation des parents est devenue si banale qu’elle n’affecte guère l’enfant », annonce le psychiatre Stéphane Clerget. Quels que soient son âge, sa personnalité, sa place dans la famille, l’événement reste pour lui « fondamental, potentiellement douloureux, voire traumatique », une étape décisive dans sa destinée. Mais après ? Les effets négatifs de la séparation marqueront-ils durablement l’adolescent, l’adulte qu’il deviendra ? Et sont-ils préférables ou non, ces effets, à ceux que produit une vie de famille malheureuse, scandée de disputes incessantes ?

Mariage boiteux ou séparation réussie, quel est le pire ? Depuis des décennies, les deux thèses s’affrontent, et il n’est pas toujours facile, dans les arguments des uns et des autres, de distinguer ce qui relève de l’idéologie et ce qui appartient à la science. Illustration récente : en 1998, le sociologue Claude Martin affirmait, dans L’Après-divorce (Presses universitaires de Rennes), qu’on ne pouvait établir de liens de causalité entre divorce et résultats scolaires, dont il attribuait les variations au seul milieu socioculturel d’origine. Jusqu’à ce qu’une autre étude, publiée en mai 2002 par l’Institut national des études démographiques (INED), vienne affirmer… exactement le contraire.

Cette dernière, intitulée « Séparation et divorce : quelles conséquences sur la réussite scolaire des enfants ? », est la première à avoir véritablement quantifié l’écart de réussite entre les élèves dont les parents sont séparés et les autres. Pour la mener à bien, son auteur, le socio-démographe Paul Archambault, a exploité les résultats de trois enquêtes de l’INED et de l’Insee concernant les jeunes.

Il y mesure notamment le taux d’échec au bac, qui peut passer du simple au double selon que les parents sont séparés ou pas. Il note également que les enfants de parents séparés réduisent la durée de leurs études de six mois à un an, quelle que soit leur origine socioculturelle (Le Monde du 3 mai 2002).

Constat dérangeant… mais, là encore, difficile à interpréter. L’ambiance familiale était-elle très conflictuelle au moment de la séparation ? Après celle-ci, l’enfant a-t-il continué de voir ses deux parents ? Son niveau de vie a-t-il baissé ? Faute de données suffisantes sur les modalités de la rupture et de ses suites, l’enquête ne le dit pas. En revanche, souligne-t-elle, aucun effet sur le long terme de la rupture parentale n’a pu être mis en lumière.

Devenus adultes, affirme Paul Archambault, ces enfants n’éprouvent pas plus de difficultés à s’insérer professionnellement, et leur vie de couple ne semble pas plus contrariée que celle des enfants ayant connu une famille stable. De quoi contredire les propos alarmistes de la thérapeute américaine Judith Wallerstein, dont l’ouvrage The Unexpected Legacy of Divorce (l’héritage inattendu du divorce), publié en 2000 aux Etats-Unis, a été amplement relayé dans les milieux traditionalistes.

Après avoir renoué avec 131 adultes, rencontrés vingt-cinq ans plus tôt, au moment de la séparation de leurs parents, elle constate que ces enfants s’en sont globalement moins bien sortis que les autres. Emplois moins rémunérés, instruction moindre que celle de leurs parents, vulnérabilité accrue aux drogues et à l’alcool… A lire Judith Wallerstein, il ne fait pas bon, décidément, être enfant de divorcés. Son étude comporte toutefois une lacune de taille : elle ne compare pas les enfants de parents séparés à ceux vivant dans des familles officiellement unies mais ouvertement en conflit. Ce qui, aux yeux de ses détracteurs, diminue fortement sa crédibilité. D’autant que d’autres travaux, une fois de plus, livrent des conclusions différentes.

Ainsi ceux de Georges Ménahem, chercheur Credes-CNRS à l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes), qui étudie depuis dix ans l’influence, sur la santé des adultes, du climat familial de leur enfance. Avec des résultats apparemment paradoxaux, qui montrent que le fait d’avoir vécu un deuil durant sa jeunesse protège du risque de maladie à l’âge adulte.

S’appuyant notamment sur les enquêtes décennales sur la santé et les soins médicaux, Georges Ménahem a tout d’abord confirmé ce que nombre de « psys » savaient déjà : le souvenir de la maladie grave d’un de ses parents accroît fortement la probabilité de maladie à l’âge adulte. Mais, ajoute-t-il, « si la maladie grave de ce parent se conclut par sa mort, alors la probabilité de maladie de l’enfant devenu adulte diminue. De la même manière, le souvenir d’une mésentente grave entre ses parents durant sa jeunesse accroît le risque de maladie à l’âge adulte, mais avoir connu ensuite la séparation du couple parental le réduit ».

Qu’il s’agisse du décès réel d’un de ses parents ou de la mort symbolique du couple parental, « le fait d’avoir vécu un deuil avant 18 ans », affirme ce chercheur, « protège l’adulte contre les traumatismes d’une enfance à problèmes ». Pourquoi ? Parce que la grave maladie d’un proche, le manque affectif ou la mésentente constante de ses parents agirait sur l’enfant comme un poison. Tandis que la mort ou la séparation, elles, seraient de l’ordre de la perte.

Le premier choc passé, ces événements douloureux permettraient donc à l’enfant d’élaborer le travail du deuil, et ainsi, à l’âge adulte, de mieux réagir aux renoncements et difficultés de la vie. Un point de vue qui rejoint l’opinion d’un nombre croissant de thérapeutes, pour qui l’élément essentiel dans l’évolution affective d’un enfant n’est pas tant la séparation elle-même que l’existence du conflit parental qui l’entoure, sa durée dans le temps et, surtout, la manière dont lui-même y est impliqué.

« Lorsqu’un couple se sépare, ses deux partenaires ressentent inévitablement une grande violence l’un contre l’autre. Ils se sont souvent beaucoup aimés, et ils ne peuvent pas se pardonner d’avoir franchi de telles limites dans le désamour », souligne Gérard Decherf, cofondateur de la Société française de thérapie familiale psychanalytique (SFTFP). Et cette violence, malheureusement, est parfois pire encore lorsque le couple a des enfants.

« La peur de les perdre eux aussi devient alors tellement forte qu’on peut en arriver à des comportements de « possession » très violents, à dire du mal de l’autre, à tout faire pour empêcher les enfants de le voir », poursuit-il. Autant d’attitudes malheureuses qui peuvent se comprendre et s’accepter sur un temps court, mais qui, prolongées des années durant, deviennent extrêmement nocives pour ceux qui en sont les otages.

Comment un enfant peut-il aller bien s’il est pris dans un conflit de loyauté incessant entre sa mère et son père ? S’il se retrouve brutalement privé de ce dernier ? « Les parents n’ont pas à se culpabiliser de leur souffrance, mais ils doivent tout mettre en œuvre pour qu’elle ne repose pas sur leurs enfants. Y compris, s’il le faut, en se tournant vers leur propre enfance pour mieux comprendre ce qui se rejoue dans leur séparation d’adultes », estime le thérapeute. L’objectif ? « Parvenir à dépasser la perte du conjugal pour garder le bénéfice du parental ».

Pour que les petits canards, vilains ou non, puissent grandir en paix.

Catherine Vincent