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Ce poème relate les derniers instants d’un soldat moderne.
En lisant ce poème, on réalise encore une fois, l’immense tristesse de la guerre et son absurdité.

Réalisé à l’École secondaire Saint-Louis de la CSDM à Montréal (Québec) par Mishra Hamelin pour le texte et à Thiès (Sénégal), par Souleymane Jules Mbaye pour les illustrations, avec la collaboration de l’équipe de production de l’Association pour la Création Littéraire chez les Jeunes, dans le cadre du concours littéraire de l’ORH Québec-Sénégal.

Association pour la Création Littéraire chez les Jeunes Projet de Création littéraire interculturelle

Je regarde ma cible pendant encore quelques secondes avant de me remettre à couvert, il a relevé la tête, je ne sais pas s’il m’a remarqué.
Je retiens mon souffle quelques instants, les yeux bien fermés, crispés.
« Si je ne le vois pas, il ne peut pas me voir. »
Logique enfantine.

Évidemment, ce n’est pas nécessairement vrai. Mais je le souhaite profondément, en ce moment.
J’entends le son des bottes, des pas dans le sable, qui se mêlent au son du vent.
S’ils me retrouvent, ils me tueront.
Je commence une prière. Je remercie Dieu.
La première fois de toute ma vie.
Le plus important, c’est que ce sera peut-être aussi la dernière.
Je le remercie pour ma femme, de l’autre côté de l’océan.
Cette femme qui ne fut jamais vraiment la mienne.
Ça ne m’avait pas empêché de l’aimer quand même.

Le son des pas décroît peu à peu.
Je recommence à respirer, j’essuie la sueur qui perle sur mon front.
Il existe peut-être, au fond, le vieux barbu…
Je prends de nouveau mon arme, la centième fois aujourd’hui, je pense.
Je vérifie qu’elle fonctionne, j’enlève la poussière. Elle semble en parfait état, comme d’habitude.
Je n’ai jamais aimé la guerre.
C’est pour cela que je suis sur les champs de bataille, et que je me bats.
Pour que cela cesse.
À l’instant, je vérifie encore mes munitions.
Le stress commence à me prendre, comme si c’était ma dernière heure. Comme à chaque fois.

La chaleur est insupportable et je crève dans mes vêtements trop chauds. J’ai peur.
S’ils tirent plus rapidement que moi, ça en sera fini.
C’est pour l’oublier, elle, que je suis parti.
Cette femme que j’aimais, son visage et tout le reste.
….Quitter une guerre pour embarquer dans une autre.
Quitter son visage pour de nouvelles terres.
Cependant, de ce bord-ci, ou de l’autre, c’est toujours aussi aride.
J’attends. On m’a dit d’attendre le signal.
Je charge mes munitions, je jette encore un coup d’oeil rapide.
Ils n’ont pas bougé.
La peur me tiraille, encore.
Et comme à chaque fois, j’adore cela.

Soudainement, un coup de feu.
Des cris! Voilà le signal!
Je jette un dernier coup d’oeil à mon équipement.
Les cris sont forts. De plus en plus de bruits.
Je pense à elle une dernière fois.
Je respire profondément quelques fois, puis je me lève, brandissant mon arme.
Le soleil m’aveugle un instant, les bruits m’assourdissent.
Je vise un homme, je tire.
Un éclair et il tombe.
Les ennemis… Les alliés… Ça n’a aucun sens… Aucune importance.
Je regarde les gens tomber, hurler.
Le sang a la même couleur, pour les bons comme pour les mauvais.
Je vise, je tire.

Je mitraille.
Tout ce que je vois. Sans exception.
La douleur. La guerre. Le sang…
Je cours, je souffle, mais je n’ai plus peur. Je ne suis plus nerveux.
Je me sens bien. Je me sens en vie.
Jusqu’à ce qu’une première balle m’atteigne…!
Elle m’a atteint dans la cuisse. La douleur est puissante et brusque.
Je tombe à genoux.
En un instant, je redeviens conscient de moi-même.
Deuxième balle, je reste à genoux.
L’air est frais, soudainement.
J’entends mon coeur qui bat dans mes oreilles.
Tous les sons de la bataille me semblent lointains.
Je me traîne lentement, je m’accote au mur.
Je vis pour vrai, mes derniers instants.
La bouche pleine de sang… le sourire aux lèvres… comme un dément!

Je vise encore et je tire. Plusieurs fois, vers moi.
Pour que les gens comprennent.
Je décharge mon arme : ma caméra.
Quand ils retrouveront le film, je serai mort.
Photographe de guerre ou soldat moderne.
Peut-être comprendront-ils?

Sur le site de l’Association, vous pourrez voir les illustrations de Souleymane Jules Mbaye

Didier Calvet
Association pour la Création Littéraire chez les Jeunes

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