Art et culture
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Ils ne sont ni tout à fait forestiers ni tout à fait agriculteurs quand ils se livrent à leurs activités en forêt. L’un ne renie pas l’autre cependant, puisqu’en quelque sorte, ils sont les deux à la fois. Ce sont les agroforestiers, une espèce en voie d’apparition.

La plupart ont longuement cultivé leur forêt avec affection. D’autres les ont acquises sur le tard, en guise de projet de retraite. Tous se reconnaissent néanmoins des affinités certaines avec ceux, de plus en plus nombreux, qui pensent que nous devons, à l’égard de nos forêt, ajouter de la profondeur à la seule perspective d’y exploiter la matière ligneuse. C’est ce qui les conduit à s’intéresser de plus près aux produits forestiers non ligneux, mieux connus sous l’appellation de PFNL.

Si l’on en croit les experts et les chercheurs qui se penchent sur le sujet depuis quelques années, l’avenir des PFNL est prometteur. Leur place en pharmaceutique et en cosmétoceutique est relativement importante. Par rapport à la nutraceutique, leur situation est déjà appréciable. En horticulture ornementale ou environnementale la demande est en plein essor. En outre, on voit poindre à l’horizon une certaine demande de l’industrie alimentaire pour des plantes comestibles, notamment les champignons dont le potentiel est largement méconnu. Ce n’est que la pointe de l’iceberg, considérant les mille autres possibilités qu’il nous reste à découvrir.

Selon le chercheur Luc Duchesne Ph. D. , « il existe quatre types possibles d’interactions entre l’industrie des PFNL, et l’industrie du bois : l’utilisation indépendante des ressources, la compétition pour les ressources, l’utilisation complémentaire des ressources et l’utilisation symbiotique des ressources». Jusqu’à présent, on peut constater le fait que dans nos boisés la question de ces interactions ne se pose pas vraiment. En effet, c’est la matière ligneuse qui est l’objet de toutes les attentions, et la plupart des programmes d’intervention visent essentiellement une meilleure croissance des arbres, en vue de récoltes toujours plus abondantes.

Cette question se posera cependant dans la mesure où, au fil du temps, les agroforestiers implanteront des pratiques de plus en plus nombreuses et variées, ce qui ne saurait tarder. Cela adviendra au fur et à mesure où les propriétaires de boisé prendront conscience du potentiel que recèlent leurs forêts.

Quant on parle de PFNL, on évoque le plus souvent des plantes médicinales et différents suppléments alimentaires. L’exemple le plus connu est celui de la culture du ginseng en érablière. Présentement, d’autres cultures deviennent populaires telles celles de la sanguinaire, de l’hydraste, de l’azaret et d’autres.

Mais puisque nous voulons illustrer le rapport entre la forêt et les PFNL, prenons un exemple parfaitement forestier : le noyer noir. On s’entend pour dire qu’il s’agit là d’un arbre possédant une grande valeur économique. Destiné à l’ébénisterie fine, le noyer noir peut croître dans la plupart des forêts de la région Centre-du-Québec.

Cet arbre a une espérance de vie normale de près de 250 ans. Mais pour les fins de l’exploitation forestière, le moment jugé le plus propice pour l’abattre se situe autour de quatre-vingts ans. Évidemment, si l‘on reste le nez collé sur l’arbre, il est acquis que l’on ne verra pas ce qu’il y a au-delà. Et donc ainsi, planter de telles essences relève de la folie, ou d’un altruisme indéfinissable.

Il y a pourtant une autre façon de voir les choses. Selon l’ingénieur forestier Patrick Lupien , sa croissance en hauteur peut atteindre de 90 à 120 centimètres par année. À vingt ans, il atteint quinze à vingt mètres de hauteur et un diamètre de 15 à 25 centimètres, ce qui est déjà pas mal et confère, au demeurant, une valeur ajoutée appréciable au fond de terre.

À partir de dix à douze ans, l’arbre commencera à donner des noix. Ces noix sont comestibles et leur goût approche celui de la noix de Grenoble. Si ces fruits serviront surtout à la dégustation, il y a encore plus. On peut tirer de l’huile des noix, tandis que leur brou sera employé dans la fabrication des teintures et que leur coquille sera intégrée à la fabrication d’abrasif notamment. Voilà un exemple patent de ce qu’est un PFNL dont l’exploitation est nettement un usage complémentaire de la forêt, entre industrie des PFNL et industrie forestière.

La vertu est dans l’équilibre, disait Saint-Thomas d’Aquin. L’exploitation des produits forestiers non ligneux en harmonie avec l’industrie du bois est une bonne manière d’approcher la forêt d’une façon équilibrée. Qui doute encore du fait que protéger la biodiversité par une exploitation mesurée des ressources de la forêt nous rapproche d’un point d’équilibre nécessaire pour que se maintienne sa santé, gage de sa pérennité?

C’est ainsi, croyons-nous, que l’émergence de l’agroforesterie dans notre milieu pourrait avoir un impact déterminant sur l’évolution de notre façon de voir nos forêts. Manifestement, dans une perspective agroforestière, la forêt n’est plus vue essentiellement comme étant un champ d’abattage, mais comme un milieu vivant.

C’est dans cet esprit que se sont regroupés des producteurs forestiers en Centre-du-Québec. Parce qu’ils aiment leur forêt, qu’ils la cultivent avec affection et qu’ils sont sensibles au foisonnement de vie qu’elle recèle, petit à petit, ils se sont mis à envisager la perspective d’en diversifier les usages. D’ici quelques mois, ils se proposent d’évaluer le potentiel de leur boisé afin d’en connaître les possibilités en matière de production et d’exploitation des PFNL. C’est ensuite qu’ils seront en mesure de passer à l’action.

Ils se sont réunis pour se doter d’une force de représentation de leurs intérêts et se donner des moyens d’information, de motivation, de coopération et de soutien dans un champ d’activité neuf pour la grande majorité d’entre eux.

De cette façon, au cours des mois et des années à venir, l’agroforestier centricois, une espèce pour le moment encore en voie d’apparition, envisage de contribuer à l’épanouissement de cette forme de pratique novatrice pour le plus grand bien de notre communauté régionale.

Par Gilles Théberge,
Président du Regroupement agroforestier centricois