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L’ANACHRONISME CHEZ DIALOGUS

Q- Bonjour René Podular Pibroch. Merci de participer à cette deuxième entrevue.

Nous avons exploré ensemble le monde de Dialogus où les internautes questionnent des personnalités du passé. La principale règle à retenir consiste à prendre conscience que les personnalités participant aux échanges le font à partir d’un moment précis de leur vie.

La correspondance entre des humains de notre siècle et ceux d’un monde révolu, qu’il s’agisse de l’antique Jules César ou du plus moderne Karl Marx, peut générer beaucoup d’incompréhension. Croyez-vous que ce fossé entre les époques puisse nuire aux correspondances?

R- Nuire, pas exactement. Plutôt: introduire du piquant. Et le piquant ici c’est comme en gastronomie. Tout est dans le dosage. Toutes les personnalités de Dialogus sont conscientes d’interagir avec des correspondant(e)s des siècles futurs. Elles savent aussi que le personnel de Dialogus est très discret et que les informations sur leur avenir ne seront fournies qu’avec une parcimonie très circonspecte. Vous mentionnez Karl Marx. Dans les premiers temps du site, le bouillant fondateur du matérialisme historique a eu une passe d’armes avec notre directeur Sinclair Dumontais. Il tenait mordicus à savoir l’année de sa mort. Sinclair tint bon et ce fut non. Marx a pesté mais se l’est tenu pour dit. Ce fut bel et bien, à la réflexion, une forme de nuisance.

Une autre forme de nuisance fut le cas historique ou un autre bouillant personnage, Beethoven, se fit parler de la «Sonate au clair de lune». Je ne vous dis pas la foire d’empoigne que ce fut avec le grand compositeur pour lui faire accepter ce titre ringuard pour une oeuvre qu’il avait conceptualisée et aimée sans titre.

Vous avez donc raison, Catherine, l’anachronisme peut parfois nuire.

Q- Mais pour qui sait jouer le jeu, ça peut s’avérer aussi assez rigolo. Avez-vous une bonne anecdote à nous raconter?

Que fait-on quand un vocabulaire inconnu est employé ou lorsque le correspondant évoque une technologie moderne? Dialogus instruit-il ses personnalités afin qu’elles comprennent de quoi il retourne?

R- Une anecdote particulièrement spectaculaire et fort représentative de ce que vous mentionnez est arrivée récemment à Juliette Capulet. Juliette attire des lectrices de son âge et qui partagent ses sentiments et l’ardeur de ses émotions. L’une d’entre elles explique un jour à Juliette que son jeune amoureux vit à 200 Km et que ses parents refusent de la conduire en voiture pour aller le voir et n’acceptent pas non plus de la laisser prendre le train. Demoiselle Capulet me contacte, un peu atterrée. Des notions comme «kilomètre» et «train» ne lui disent rien de précis et elle craint même de ne pas comprendre «voiture» dans le même sens que sa correspondante. Je dois lui expliquer, en revêtant ma pèlerine «Italie du Nord – 1554» sous le nom de Capel in Mano (Chapeau bas – mon petit surnom académique) dans un petit échange parallèle en quoi tout cela consiste. Alors Juliette ne fait ni une ni deux. Elle reproduit cet échange parallèle avec le Capel in Mano dans la missive suivante à sa correspondante pour bien lui faire sentir son désarroi face à l’anachronisme. Cette dernière se l’est aussitôt tenu pour dit et est devenue toute délicatesse pour bien expliquer à Juliette, les innovations de l’histoire dont elle dispose.

De fait, Dialogus autorise un anachronisme contrôlé. Sinclair et moi-même expliquons aux personnalités tout mot obscur ou objet abscons, mais nous le faisons exclusivement à leur demande. Comme vous le dites si bien, ne pas intégrer l’anachronisme nous priverait d’échanges particulièrement rigolos. Il est si suave de demander au Général de Gaulle ce qu’il pense de la présidence de Chirac ou à Maurice Duplessis s’il est content de sa statue devant le parlement de Québec.

Q- Certains internautes ont poussé l’audace jusqu’à mettre en garde leurs favoris contre certains évènements de leur futur. Dans la majorité des cas, les personnalités nient ou ignorent ces allusions funestes. Doutent-elles de la véracité de ces faits ou préfèrent-elles faire la sourde oreille?

Selon vous, si Sinclair avait révélé à Karl Marx le moment et les circonstances de sa mort, celui-ci l’aurait-il cru?

R- Karl Marx écrit depuis l’année 1877 et est déjà très malade. Si jamais il apprend via Dialogus qu’il meurt en 1883, il ne sera pas trop sceptique, je pense. Mais le plus douloureux serait de lui avouer que son épouse adorée, Jenny von Westphalen, meurt un an avant lui, que sa fille aînée, Jennychen Longuet, meurt quelques mois avant lui aussi. Puis que ses deux autres filles se suicident au poison, respectivement en 1898 (Eleanor Marx) et en 1911 (Laura Lafargue). On ne peut pas assener un coup de maillet pareil sur la tête de quelqu’un. Ça ne se fait pas, il ne pourrait pas l’encaisser… et la majorité des correspondants contemporains de Marx s’en avisent et restent discrets.

Mais, comme vous l’avez bien observé, Catherine, d’autres correspondants, et c’est leur droit aussi, font des révélations à la personnalité sur son futur. Et, comme je viens de le dire, la personnalité n’encaisse pas… Allez donc écrire à Robespierre, le chef incontesté du Comité du Salut Public, le Pur d’entre les Purs qui intronise les traîtres guillotinés par centaines et incarne infailliblement la République de France. Annoncez-lui, pour rigoler, qu’il mourra lui-même sous peu sur l’échafaud. Il ne va pas décoder, le bon et intransigeant député d’Arras. La connexion ne se fera pas. Il va penser que vous vous payez sa tête ou que vous avez fait une coquille dans votre électro-pli.

L’avenir est une chose bien biscornue et bien mystérieuse… pour nous, comme pour eux. Et… ce n’est pas une affaire de sourde oreille. C’est bien plus une affaire de capacité à encaisser mentalement des faits que l’histoire tout entière n’a pas encore intégrés matériellement.

Ceci dit, il y a un cas où nous avons littéralement soudoyé une personnalité en échangeant sa présence sur Dialogus contre la révélation de son avenir… et sans même qu’il le sache en plus. Voudriez vous savoir de qui il s’agit?

Q- Bien sûr! Dites, dites!

R- Il s’agit de Louis Armstrong, dans la portion anglophone de Dialogus. Le grand trompettiste de Jazz, qui nous écrit depuis l’année 1958, ne fait rien par lui-même pour ce qui est des affaires. Tout s’est donc négocié à travers son gérant Joe Glaser. Un homme roué et retors qui gère la carrière d’Armstrong depuis 1937. Joe Glaser nous disait, d’un ton têtu: «C’est bien beau la communication avec le futur, mais qu’est-ce que ça nous rapporte à nous ici, au présent?» Comme il ne sortait pas de cette approche mercantile, on a fini par être obligés de l’informer sur l’avenir d’Armstrong, notamment sur le fait qu’il coifferait les Beatles en 1964 à 66 ans avec le plus gros tube de sa carrière déjà si riche, Hello Dolly. Joe Glaser, sachant désormais qu’il devait orienter son vieux poulain vers la chanson de variété, nous a remercié du lucratif tuyau et a autorisé l’entrée de Louis Armstrong à Dialogus… sans rien dire à ce dernier de ces sordides transactions. Sordide, non? Marrant aussi.

L’anachronisme est en fait inhérent à Dialogus. Il est généralement bienvenu parce qu’on le gère très prudemment. Il est ni plus ni moins que la base de l’effort que les personnalités et leurs correspondants font pour se comprendre, pour se rejoindre. Tout le monde joue le jeu et ça s’harmonise parfaitement.

Q- Il vaut mieux alors se renseigner sur l’année d’où nous écrit la dite personnalité et essayer de cadrer dans cette époque, en oubliant son futur, notre passé. Qui a dit que le voyage dans le temps était facile?

Monsieur Pibroch, je vous remercie de votre participation. Notre prochaine entrevue traitera des femmes chez Dialogus, un sujet que vous affectionnez particulièrement, si je ne me trompe.

R- Tout à fait. Et anachronisme pour anachronisme on peut faire nous aussi un peu de prospective si les personnalités de Dialogus en font en communiquant avec nous. La mienne (de prospective) est la suivante: ce millénaire sera le millénaire de la femme…

À bientôt donc.

l. Dialogue… pour piquer une petite jasette avec vos personnalités préférées

DIALOGUS : DIALOGUS 2

Catherine Bourgault – février 2005