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Quel est le sujet de votre livre ?

Trois p’tits chats est une histoire qui se passe en France, en 1940, dans une colonne de réfugiés où une mère et sa petite fille, voyageant à pieds sans ressources, sans abri, voient leur monde s’écrouler et trouvent sur la route toutes les petites et grandes solidarités qui les aident à construire un nouvel espoir. Inspiré de la chanson Trois p’tits chats, le livre reproduit, à chaque chapitre,un des thèmes de la chanson et inscrit l’image dans la matérialité du récit. Ainsi, Sophie quitte Paris avec ses trois p’tits chats. Le fermier qui les reçoit porte un chapeau de paille. La mère et la fille dorment sur un paillasson. Etc.

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Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire cet ouvrage et à le publier ?

L’idée jaillissait spontanément chaque fois que j’entendais la chanson Trois p’tits chats. J’ai toujours été frappé par les images de guerre et de calamité que porte cette chanson. En y réfléchissant, j’ai fait le rapprochement avec les dessins que les psychologues font faire aux enfants victimes de bombardements dans les zones de guerre. J’en suis venu à la conclusion que cette comptine française avait probablement été composée dans un tel contexte. Même si la suite rimée paraît de prime abord n’avoir aucun sens, on s’aperçoit, en se servant des modes modernes d’analyse littéraire, que les images s’ordonnent pour composer un scénario souterrain. L’exercice a consisté à me servir des images de la chanson pour reconstruire un récit qui illustre les peurs qu’elle évoque. J’ai choisi de situer l’action dans une colonne de réfugiés parce que la chanson recommençant toujours dans une boucle sans fin, on peut imaginer qu’après tel drame, un autre éclate quelque part sur la terre, comme une sorte de ronde infernale qui révèle aux enfants un message tout simple : attention, la guerre existe.

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À votre avis, à qui votre livre s’adresse-t-il ?

Je m’adresse d’abord aux Québécois. Ce n’est pas un hasard si la version la plus violente de la comptine se retrouve au Québec. Je suis persuadé que se maintiennent, dans l’inconscient collectif des Québécois, des traces de l’invasion brutale et dramatique de 1759. Comme cette violence enfouie persiste à travers tout l’édifice de domination que subissent les Québécois non encore libérés, la mise en lumière de la signification primitive de l’assujettissement d’un peuple par un autre concerne les Québécois au premier degré.

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En quoi se distingue-t-il si on le compare à d’autres livres traitant du même sujet ?

Je ne connais pas beaucoup, dans la littérature moderne, d’ouvrages de fiction qui évoquent la psyché de la conquête ou de l’assujettissement. Il existe probablement de tels ouvrages en langue basque ou en vietnamien, mais je ne les connais pas. De plus, Trois p’tits chats évoque les traumatismes de l’enfance exposée à la guerre, je ne connais pas beaucoup d’écrivains occidentaux qui s’intéressent à ce sujet.

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Quels sont vos rituels d’écriture ?

Aïe, aïe. Je peux juste dire que ça fait mal. Il me faut deux heures de préparation mentale avant de décider de plonger dans le récit. Ensuite, je souffre tout le long de l’écriture. C’est un phénomène archi-connu en création, qui est difficile à expliquer, mais qui suscite un sentiment de nécessité très fort. Je me souviens d’une scène particulièrement émotive dans Trois p’tits chats où je me suis mis à vomir, et ça a duré toute la nuit. La douleur morale s’était transmuée en douleur physique. Après ça, les gens me demandent pourquoi j’écris… Par devoir.

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Quels sont les écrivains et les œuvres qui vous ont le plus marqué ?

Des Québécois : Michèle Lalonde, une des femmes les plus intelligentes que je connaisse, Jacques Ferron, le géographe de l’imaginaire, et surtout Gaston Miron, la plus haute conscience littéraire en Amérique, pour finir avec Pierre Vadeboncoeur. J’ai intériorisé Refus Global à partir de l’âge de 19 ans. Pour l’ailleurs, je relis souvent García Márquez, simplement parce qu’il est proche de ma propre manière. Camus, Malraux, Sartre demeurent mes classiques français, mais c’est Pierre Falardeau qui m’a fait découvrir la littérature de décolonisation, Aimé Césaire, Frantz Fanon, et d’autres. Régulièrement, je relis Écrits corsaires de Pier Paolo Pasolini, ouvrage essentiel pour comprendre les mécanismes modernes d’aliénation. Les historiens ont aussi la cote chez moi, Frégault, Séguin, et finalement Lionel Groulx, un choix que je revendique malgré toute la polémique autour de lui.

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Qu’est-ce qui vous passionne ?

Dans l’ordre, la musique chantée par ma fille, la beauté des femmes, le combat politique, la forêt québécoise.

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Quels sont vos projets ?

Je mets la dernière main à un scénario qui sera porté à l’écran par le réalisateur François Bouvier. Fleur de cobalt est le récit de deux prospecteurs québécois en 1930 qui découvrent, dans des conditions primitives, une mine d’uranium dans les Territoires du Nord-Ouest. Les Américains se serviront de ce minerai pendant la Seconde Guerre mondiale pour construire la bombe atomique qui détruira Hiroshima et Nagasaki. Deux crimes de guerre restés impunis. Ce film se veut une réflexion sur ces crimes.

Trois p’tits chats

Source :

VLB ÉDITEUR