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Prix Félix-Antoine-Savard-de-Poésie 2006

Le jury, composé de Monsieur David Bergeron (poète), de Monsieur Carl Lacharité (poète) et présidé par Madame Anne Peyrouse (poète), propose de remettre le Prix de Poésie Félix-Antoine-Savard 2006 à Raôul Duguay pour sa suite poétique intitulée Or je suis d’ici parue dans le numéro 106 de la revue Moebius.

Bien sûr, Raôul Duguay et ce «Or je suis d’ici» nous mènent – sans avoir lu cette suite poétique dans la revue Moebius – uniquement en fermant les yeux – en entendant le chant remémoré du poète – à sa lointaine Abitibi – pour ne pas dire (si vous le permettez) à La Bittt à Tibi.

Or je suis d’ici, si simple, si près de l’individu, nous marque, parce que de ce particulier émerge tout un univers vaste et gigantesque comme tout «pays qui n’en finit plus de renaître», comme tout homme qui n’en finit plus d’«emboucher [sa] trompette pour faire résonner / [sa] sensation d’être un écho de ce monde». De l’être à l’existence palpable et dépassée ou dépassable, les vers de Duguay vont oser exprimer amour, tendresse, révolte, nostalgie, désir, espoir et tout un «cercueil de la désespérance».

«Mais où sont donc passées les aurores boréales?»: un vers d’espoir ou de désespérance?

Dans cette suite poétique et dès les premiers vers, ce qui marque est le contraste entre l’ici et l’ailleurs, entre le tellement réel ou même traditionnel et le tellement poétique.

C’est pour cela que les vers de Duguay nous charment, car certaines images terribles, déprimantes et révoltantes deviennent inspirantes et réconciliatrices. Le morbide devient une illumination poétique. L’enfer est pavé de belles créations, par exemple dans ces vers:

« J’entends encore et encore driller la mitraille
des milliers de chenilles aux dents d’acier
Mon coeur bâton de dynamite faisant éclater
les tripes de la terre »

ou encore dans cette crucifixion dramatique, mais si belle et si touchante – et si vraie dans sa grande tendresse:

« je m’empanache la tête de toutes les épines
des conifères décimés jusqu’à la toundra »

Le regard individuel posé sur le collectif disloque et transcende. Ce qui permet de survivre. Ce qui permet d’apaiser son être. Ce qui permet de trouver une entrée créatrice nouvelle et libre:

« Je vrille le vilebrequin d’acier dans la chair de la terre
pour en extirper des carottes des carottes de terre
et dans chacune un rêve d’or
pour mettre au monde un vaste pays
la liberté vaut son pesant d’or »

Le poète nous rappelle également que la poésie se laisse saisir dès la naissance de l’être, dans la contemplation du ciel boréal et des rumeurs sylvestres, et que le futur n’est possible qu’en regard des rêves que nous maintenons en vie malgré « l’épinette noire du désespoir » et « que rugit la ruche du progrès » :

« Je suis d’un pays qui m’a vu naître
et qu’en chacun de mes mots je fais naître
Je suis d’une vallée où les larmes et les cris
ont ici et maintenant la couleur de l’or »

Cette poésie de la terre et du pays que Raôul Duguay nous invite à écouter, dans les sons et la musique qui composent ses harmonies propres, coule telle une source jaillissant de la forêt et constitue presque une mise en garde contre le monde global, nous remémore que nous aussi, nous sommes « d’ici et d’ailleurs ».

Raôul Duguay a retenu l’attention des membres du jury, parce que ce qui existe tristement peut être vécu dans une révolution subtile et belle du langage poétique, parce que la tendresse et l’amour du pays rehaussent tous les détails réels et renouvellent tous les possibles de ce réel – et aussi, parce que l’humour et l’ironie font du bien à la table du poète. Et sa mère lui disait:

« Raôul pour que tu deviennes mon poète
Je mange chaque jour ma soupe à l’alphabet
Y’a plein de poèmes qui coulent dans mon sang
Et dans le tien aussi »

Bonne soupe et allons avaler «des lettres et des lettres»!

Source :

FESTIVAL INTERNATIONAL DE POÉSIE DE TROIS-RIVIÈRES