Art et culture
Accueil -> culture -> Tous les chroniqueurs du passé -> Chronique auteur étranger - Littérature, essai et document ->


Des nouvelles du hasard
Collectif d’auteurs du Canada et de Suisse
Anthologiste : Monique Bertoli, éditrice

Préface par Jean-François Somain
Reproduction en couleur de tableaux : Pierre-Antoine Bertoli
Les auteurs…
de Suisse : Pierre-Antoine Bertoli, François Debluë, Corinne Desarzens, Julien Dunilac, Edith Habersaat, Nadine Mabille, Jacqueline Thévoz, Yvette Z’Graggen;
du Canada : Nicole Balvay-Haillot, Claire Boulé, Lysette Brochu, Jacques Flamand, Jacqueline Goyette, Didier Leclair, Maya Ombasic, Jean-François Somain, Jean-Louis Trudel.
252 pages
20 $ Can
ou 20 CHF

Extrait d’une entrevue entre Evelina Rioukhina et Monique Bertoli…

Evelina Rioukhina :
Pourquoi le hasard? Que signifie « le hasard »?
Monique Bertoli : Des réflexions et des souvenirs ont attiré avec insistance mon attention sur le thème du hasard.

Pierre-Antoine Bertoli Photo : Lysette Brochu

Il y a deux ans, mon fils Pierre-Antoine me montrait, dans la maison qu’il habite avec sa famille à Peissy, quelques-uns de ses tableaux. Le minuscule personnage situé au centre d’une grande toile et entouré d’énormes cristaux m’a fait penser immédiatement à toutes les circonstances qui entourent la venue au monde d’un être, circonstances qui le conditionnent et sur lesquelles il n’a pu avoir, avant son apparition dans le monde, aucune influence, et sont donc pour cet être ce qu’on peut appeler le hasard. Corrélativement, j’ai pensé aussi à l’impact de l’apparition d’un être dans le monde, et cela dès sa conception, pourrait-on dire, et à toutes les modalités des effets sur le monde pouvant provenir de la présence et des actes intentionnels ou non d’un être dans le monde. Et m’est venu le souvenir de la chanson Il était un petit navire, et le sort du petit mousse. Et un poème de Victor Hugo où d’humbles créatures – l’araignée et l’ortie – murmurent amour pour peu qu’on leur jette un œil moins superbe.

Pour répondre à votre deuxième question, rappelons que le mot hasard vient de l’arabe az-zahr, qui signifie « jeu de dés ». Le hasard a inspiré des théories et des lois : calcul des probabilités, statistiques, principe d’incertitude. Au quotidien, le hasard est souvent perçu comme une combinaison de circonstances indépendantes de nous, que nous ne pouvons ni prévoir ni empêcher, et dont nous ignorons la cause. Le calcul des probabilités étant appliqué aux expériences scientifiques ou aux événements de la vie, on entre dans le domaine de la statistique. Le calcul des probabilités et les statistiques ont permis de concevoir une vision déterministe du monde, vision qui, au XXe siècle, cède la place à d’autres représentations.

E. R.Qui sont vos auteurs? Sur quel critère les avez-vous choisis?

M. B.Les auteurs sont de Suisse : Pierre-Antoine Bertoli, François Debluë, Corinne Desarzens, Julien Dunilac, Edith Habersaat, Nadine Mabille, Jacqueline Thévoz, Yvette Z’Graggen, et du Canada : Nicole Balvay-Haillot, Claire Boulé, Lysette Brochu, Jacques Flamand, Jacqueline Goyette, Didier Leclair, Maya Ombasic, Jean-François Somain, Jean-Louis Trudel. Je connaissais déjà plusieurs de ces auteurs. Le seul critère, cependant, est la valeur de leur texte.

Nadine Mabille Photo : Maurice Brochu


Avec Jacqueline Thévoz
Photo : Maurice Brochu


Edith Habersaat

E. R. Quels sont les lieux du hasard, si je peux poser la question comme ça?

M. B. Les dix-sept nouvelles ont pour cadre la Suisse à Genève, Neuchâtel, Berne, un village des Alpes; le Canada à Ottawa, Toronto, au Québec; et les Antilles, l’Île de Pâques, le sud de l’Italie, la France, la Polynésie.

E. R. Quelles sont les modalités du hasard choisies par vos auteurs?

M. B. Des rencontres, bien sûr : à un arrêt d’autobus à Toronto, et dans un terrain de camping au bord du fleuve Saint-Laurent, des amants séparés depuis très longtemps. Dans le train entre Neuchâtel et Berne, un homme et une femme se rencontrent pour la première et la dernière fois. Dans une prison au Canada, deux frères qui ignorent leur parenté. C’est aussi une succession d’événements heureux ou malheureux dans la vie d’un personnage, qui aboutissent à un moment important, voire crucial pour ce personnage. Une enfant subit un traumatisme dont elle reste muette; pendant des années, des personnes lui offrent tendresse et amitié, jusqu’au moment de sa guérison; un homme s’accommode toute sa vie des incidences du hasard qui le touchent, mais au jour de sa mort, il pense qu’il n’y a pas de hasard, que quelqu’un programme tout. Ou dans une autre nouvelle, quelles que soient les incidences attribuables au hasard – rencontres, morts, voyages, maladies, projets contrariés, coïncidences – elles sont envisagées à partir de leur aboutissement, un petit-fils et sa maman, lesquels sont source d’un grand bonheur. Dans trois nouvelles, ce sont des objets qui constituent l’incidence du hasard, tels la porte fermée d’un parking, un médaillon dans une vente de bric à brac, des tableaux dans une galerie d’art aux Antilles.

Deux nouvelles font référence à des formes définies du hasard : familières comme les horoscopes, ou plus théoriques, tel le principe d’incertitude. Enfin, il y a ce que l’on peut qualifier de hasards insolites. L’abeille qui dérange un arpenteur à la frontière entre le Québec et l’Ontario, ce qui a pour conséquence de changer l’identité d’une personne; le tremblement soudain de la main d’un chirurgien au cours d’une opération qui laisse définitivement paralysée la moitié du visage d’une jeune femme.

E. R. Comment les personnages réagissent-ils aux incidences du hasard sur leur vie? Est-ce qu’ils ont cherché à prévoir le cours des événements et, selon leur souhaits, à le modifier?

M. B. Les personnages des nouvelles réagissent de diverses manières aux événements attribuables au hasard survenus dans leur vie : recherches pour mener un handicapé à la guérison, pour retrouver un être perdu, création artistique, détachement et humour. Certains personnages réagissent spontanément, sans aucune intention. Devant une porte de parking fermée, un couple finit par se retrouver, tandis qu’un homme semble perdre la raison. D’autres n’ont pas le temps de réagir, car ils sont tués dans un attentat terroriste, et l’auteur pose la question intéressante de savoir s’ils auraient pu prévenir de quelque façon cette catastrophe. Enfin, certains ne semblent pas s’inquiéter de prévoir ou prévenir le hasard. Par contre, ils lui jouent des tours, ou tout au moins en tirent des enseignements. Par exemple, après avoir évoqué différents hasards passés, une touriste et un habitant de Palerme en viennent à définir avec légèreté le hasard comme une combinazione. À la suite de rencontres en Asie, une jeune femme renonce à vouloir dissimuler un handicap qui l’angoisse. Un homme se rend compte qu’un amour vécu dix ans auparavant constitue une victoire sur les horreurs de l’humanité. Ayant découvert le thème du temps dans des tableaux, une jeune femme accueille un art ancré dans une culture différente de celle où elle vit.

E. R. Et dans toutes ces réactions, où se situe la liberté des personnages?

M. B. Le degré de liberté vient d’abord du fait que le personnage a ou non le choix de réagir de telle ou telle manière, puis de la possibilité qu’il a d’exercer ce choix. Dans certaines des nouvelles, les personnages réagissent sans réflexion ni choix, soit parce qu’ils n’en ont pas le temps, soit parce qu’ils se laissent porter par les événements. Dans plusieurs nouvelles, les auteurs ont donné à leurs personnages des outils de taille pour répondre au hasard : la connaissance du monde, l’empathie, la générosité, la création artistique, l’humour, et l’importance accordée aux bons moments de la vie. Tragiques, humoristiques, légères, quelle que soit leur tonalité, ces nouvelles bien menées porteront, à travers le plaisir de la lecture, à la réflexion sur le monde où nous vivons et sur le rôle que nous voulons y jouer.

Source :
Entrevue avec Evelina Rioukhina et Monique Bertoli (directrice générale des Éditions du Vermillon

Chronique de Loulou